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Le Journal du Médecin: Quelles sont les principales similitudes entre les sportifs de haut niveau et les managers? Philippe Leclair: Les managers sont des champions à leur manière. Comme les sportifs professionnels, ils sont préparés au haut niveau, recherchent l'excellence et les performances, évoluent dans un environnement où la pression et la concurrence sont exacerbées. Ce sont des individus ambitieux disposant d'un savoir-faire, qui sont appelés à relever sans cesse des défis. Le stress, la fatigue, le besoin permanent d'énergie font partie intégrante de leur existence. En outre, leur réussite nécessite des compétences qu'ils partagent largement avec les sportifs de haut niveau. Par exemple, la motivation, la confiance en soi, la concentration, la capacité de gérer le stress et de s'adapter aux situations nouvelles ou complexes ou encore la gestion efficiente de leur énergie. Le sportif de haut niveau est quelqu'un qui a du talent et le transforme en aptitudes. Ce qui implique de s'entraîner à garder un équilibre entre le mental, les émotions et le corps. De façon analogue, le manager dispose d'un certain talent et, chez lui aussi, l'optimisation de la performance passe par les mêmes exigences. À côté des similitudes qui les relient, quelles sont les grandes différences qui séparent le manager et le sportif de haut niveau? L'une d'elles, essentielle, est que le sportif sélectionne quelques objectifs par an, tandis que pour le manager, chaque journée est une compétition faite elle-même de microcompétitions. Par ailleurs, la carrière de l'athlète est brève, contrairement à celle du dirigeant. Et si le premier s'octroie de réelles plages de récupération, le second voit généralement les quelques semaines de repos qu'il s'accorde chaque année être polluées par le fait que son esprit reste chevillé à son bureau. Un autre élément cardinal est que le sportif s'entraîne la majeure partie de l'année en focalisant sa préparation sur la discipline dont il est spécialiste. Et durant sa préparation, il est épaulé par tout un staff - médecin, entraîneur, kiné, préparateur mental. Le dirigeant, lui, a de multiples tâches à remplir. Il ne s'entraîne habituellement pas et, s'il le fait, c'est seul, souvent mal. Le champion est focalisé sur la bonne gestion de son corps et de son énergie, tandis que le dirigeant ou le manager est obsédé par la gestion de son temps. Vous prônez un programme d'entraînement baptisé CEME (Corps-Émotions-Mental-Entraînement). Quelle en est la finalité? Si l'on veut performer sans s'épuiser et sans dégrader sa santé, être en pleine possession de ses moyens sur les plans physique, émotionnel et mental est une condition sine qua non. Cela suppose de réussir à atteindre une stabilité émotionnelle à toute épreuve. Il faut s'y entraîner, faire ses gammes. Le programme CEME est conçu pour que ceux qui le suivent - et pas seulement des dirigeants et managers - puissent s'y adonner avec plaisir. Il doit conduire à la performance dans le respect de la santé du corps et de l'esprit. Son objectif final est d'atteindre l'"état de grâce" ou "état de flow". C'est celui que connaissent les sportifs lorsqu'ils sont au sommet de leur art. Il nécessite une parfaite harmonie entre corps et mental. Les pilotes de Formule 1, par exemple, évoquent l'état de grâce en se référant à des comportements automatisés reflétant une connaissance instinctive du geste juste. Ils se sentent alors acteurs et spectateurs d'eux-mêmes, ont le sentiment que le temps se démultiplie. Est-ce à ce type d'expérience que vous faites allusion? Absolument. Les sportifs de différentes disciplines ou les artistes connaissent bien cet état. L'intellect s'efface au profit du ressenti. Le corps est décontracté, relâché, ce qui signifie qu'il n'y a aucune crispation musculaire inutile. Dans l'état de plénitude totale, l'attention est focalisée sur le moment présent, qui semble se démultiplier, et aucune pensée ne se manifeste. Quant aux émotions décrites, elles se résument à trois mots: confiance, plaisir et calme. L'état de grâce est la cible à atteindre dans le sport comme dans l'entreprise (ou ailleurs), dès le moment où l'on veut performer au mieux. Prenons l'exemple d'une négociation avec un partenaire commercial. Il convient d'éviter tout ce qui génère du stress "auto-infligé" ou de l'anxiété - se préoccuper par exemple d'éléments sur lesquels on n'a aucune prise, les invariants comme la pluie ou la chaleur pour un athlète. Pendant la négociation, les principales clés du succès sont la stabilité émotionnelle, l'absence d'attentes et du désir de bien faire, l'incrustation dans le temps présent qui vous rend disponible à l'écoute de l'autre et se caler sur ses sensations. On atteint ainsi l'état de flow. Cet état s'inscrit dans la catégorie des états modifiés de conscience. Les dimensions presque mystiques qu'il revêt sont-elles vraiment compatibles avec l'exercice du management? Oui. J'ai fait plus de 250 interventions dans le cadre de l'Association progrès du management (APM) sur le thème "Comment se préparer à un grand rendez-vous?" Je demandais systématiquement aux participants de choisir un moment où ils avaient été au mieux de leurs possibilités soit dans le sport, soit dans la vie en général, soit dans leur profession. Invariablement, ils utilisaient les mêmes qualificatifs que les sportifs de haut niveau - j'étais décontracté, plein d'énergie, je répondais à tout automatiquement sans devoir réfléchir... Les ingrédients de l'état de grâce sont les mêmes quels que soient l'âge, la nature de l'activité, le pays, la culture. Mais il n'arrive pas par hasard, on peut le provoquer par un entraînement. Précisément, quels sont les fondements de votre approche pour parvenir à ce résultat? Je pars du constat que le contrôle du mental passe par le corps. Bien sûr, notre état mental influence les réactions corporelles, preuve en est par les maladies psychosomatiques notamment, mais si nous voulons contrôler notre fonctionnement cérébral, le reprogrammer en quelque sorte, nous devons nous centrer sur nos sensations corporelles, en être conscient et les décrypter. C'est en tout cas la conclusion partagée par nombre de neuroscientifiques. Le corps perçoit avant le cerveau, ce qui en fait le premier détecteur et amplificateur du stress. En outre, il ne "ment" jamais, il est le fidèle reflet de l'état mental. Faut-il donc déduire de votre vision de la préparation à la performance que le programme d'entraînement CEME a pour mission première de mettre à l'honneur les émotions et les sensations ressenties? Oui, étant donné qu'elles représentent le maillon intermédiaire entre le corps et le mental et, par là même, peuvent être utilisées pour développer l'intelligence corporelle. Ce n'est pas anodin d'être à l'écoute de son ressenti quand on sait qu'un bon tonus corporel et une respiration abdominale de qualité font obstacle au stress ainsi qu'aux émotions et pensées négatives. Restaurer un équilibre entre les pensées, les émotions et le corps est le fruit d'un entraînement qui permet à l'individu d'être de moins en moins dans la réaction à des stimuli internes ou externes mais de privilégier une gestion calme et assurée des situations. Pour cela, il doit entre autres avoir intériorisé que le seul moment où il a un pouvoir d'action est l'instant présent. Ainsi, pour un coureur de marathon, il n'y a pas lieu d'anticiper et de craindre la présence de difficultés telles que des côtes ou des conditions climatiques défavorables. Ce type de pensées déclenche des émotions qui, elles-mêmes, contractent la musculature et consomment de l'énergie. Dans l'entreprise, idem: certaines anticipations engendrent des réponses inadaptées. L'entraînement que vous préconisez pour les managers et tous ceux qui visent à atteindre leur propre "podium" est inspiré, expliquez-vous, de celui des sportifs de haut niveau. Dans la pratique, il ne peut évidemment être identique. Comment se présente-t-il? Comme pour le sportif de haut niveau, il met l'accent sur l'importance des sensations corporelles, l'harmonie entre le corps et l'esprit, l'immersion dans l'instant présent et la concentration, la gestion de l'énergie et de la récupération, etc. L'athlète est entouré d'un staff étoffé. À travers le programme CEME, chacun est appelé, au contraire, à devenir son propre entraîneur. Dans mon livre, je propose 26 fiches reposant sur des exercices simples que l'on peut réaliser chez soi, sur son lieu de travail, lors de ses loisirs ou au cours de la pratique d'un sport. Ils consistent notamment à travailler la posture et la respiration, ce qui implique de prendre conscience de ses sensations et d'être concentré sur le moment présent, à gérer son énergie, à identifier ses émotions, à évacuer celles qui ont une coloration négative... Des tâches de nature à assurer une reconnexion avec le corps. Faire ses gammes est indispensable si l'on veut atteindre un optimum de performance lors des moments décisifs - négociations, exposés en public, prises de décisions stratégiques, par exemple, dans le cas d'un manager.