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Médecine conventionnelle contre médecine non conventionnelle. Il y a encore quelques années, d'aucuns auraient crié au scandale que Le journal du Médecin s'empare d'une telle thématique. Aujourd'hui, la donne a cependant changé, grâce à la volonté des uns de se professionnaliser et au désir des autres de chasser les charlatans. Fabrice Berna précise d'emblée: "J'espère que vous êtes venus avec plein de questions et que vous repartirez avec autant de questions car si vous attendez de moi des réponses simples et caricaturales, vous allez être déçus. C'est un sujet complexe et l'on ne peut se satisfaire d'un raisonnement binaire ou simpliste, sinon, il y a longtemps que l'on aurait arrêté de débattre." De fait, si le débat continue, c'est que de nombreux sujets ne sont pas encore clairs. Pendant plus de deux heures, Fabrice Berna a expliqué la position "du milieu" défendue par le Cumic, qui a attiré sur lui quelques critiques en France. "Je défends une position radicalement non binaire. Je suis dans une démarche d'intégration et de recherche de complémentarité." Une démarche nuancée qu'il est par ailleurs complexe à restituer par écrit sans trahir la pensée originelle de Fabrice Berna. La médecine non conventionnelle est, d'abord, un concept difficile à définir. "En France, le terme consacré est 'pratique de soins non conventionnels'. On ne parle même pas de médecine", explique le Pr Berna. "Or, si l'on se réfère à l'OMS, il s'agit d'un ensemble de thérapies que l'on peut appeler 'complémentaires' et qui se ramifient en quatre catégories: les traitements biologiques et naturels, les systèmes médicaux et traitements énergétiques, les thérapies psychocorporelles et les thérapies manuelles. C'est une façon de classifier les quelque 600 thérapies complémentaires recensées actuellement."Ensuite, il est impossible de passer sous silence les nombreux patients qui se dirigent vers ces approches. "Plusieurs enquêtes ont essayé d'évaluer la fréquence de recours aux médecines non conventionnelles. On estime que 80% de la population a eu, ou aura, recours au moins une fois à une technique de thérapie complémentaire dans sa vie. 30 à 70% des patients atteints de pathologies grave, tel un cancer, y ont eu recours sur l'année écoulée. Tout soignant est donc confronté à des patients qui ont recours à des thérapies complémentaires, s'ils n'y ont pas recours eux-mêmes."Si beaucoup font appel à la médecine non conventionnelle, cela n'empêche pas les dérives. "Il faut être clair: oui, il y a un risque de dérive avec certaines approches. Des pratiques peuvent être dangereuses et il peut exister des phénomènes d'emprise sectaires. Le gouvernement français est particulièrement sensible sur ce dernier point, au point d'associer presque systématiquement l'appellation 'thérapies complémentaires' ou 'pratiques de soins non conventionnels' à la notion de risque de dérive sectaire."Toutes les autorités n'adoptent pas l'attitude de la France. Aux États-Unis et en Australie par exemple, la médecine intégrative, qui intègre à la médecine conventionnelle des pratiques complémentaires, est structurée et enseignée depuis plus de 20 ans. Plus près de chez nous, nos voisins allemands et suisses favorisent également une approche intégrée. "Les deux pays ont défini un système d'encadrement pour les praticiens de santé non professionnels de santé. Le système comporte encore des failles en Allemagne, mais la Suisse propose, depuis un peu plus de dix ans, à la demande de la population, un système assez courageux et ambitieux. Plutôt que restreindre l'accès aux thérapies complémentaires, la Suisse a décidé de sécuriser l'accès à ces thérapies. Cela a conduit à deux choses: premièrement, l'universitarisation de la médecine intégrative et deuxièmement, une réglementation, un cadre."En Belgique, un cadre légal existe avec la Loi Colla entrée en vigueur en 1999. Elle encadre quelques pratiques (l'homéopathie, l'ostéopathie, l'acupuncture et la chiropractie), mais l'état de l'art évolue peu. Le KCE s'est penché sur la question en 2010 mais a très vite reconnu ses limites. Et depuis, les avancées sont marginales si elles existent. Peut-être sommes-nous trop influencés par nos voisins français, davantage râleurs, mais peu emprunts à l'action. "L'autorité médicale râle, tout comme les pouvoirs publics contre ces thérapeutes non professionnels de santé qui commettent des dérives. Mais au final, rien n'est fait pour réglementer, et le pays est à la fois impuissant face aux charlatans, et ne satisfait pas la demande d'une partie de la population d'accéder - de manière sécurisée - aux approches complémentaires, dans un contexte de désertification médicale plus prégnant qu'en Belgique."Constat réalisé pour la médecine non conventionnelle, Fabrice Berna s'attaque à la médecine conventionnelle et tente une définition: "La médecine conventionnelle, c'est une médecine qui n'est pas conventionnelle", s'amuse-t-il. "C'est, à ce jour, la meilleure définition que j'ai trouvée." Et c'est plutôt tragique que comique embraie le psychiatre. "Pourquoi? Car les pratiques de soins non conventionnelles sont définies par rapport à la médecine dite conventionnelle. Et aujourd'hui, aucun texte ne définit juridiquement la médecine conventionnelle et ses critères. Je suis professeur de médecine, je représente la médecine conventionnelle. J'ai été atterré en découvrant cela."Dans la poursuite de son élan, le Pr Berna est parti à la recherche d'une définition des pratiques non conventionnelles. Premier constat: certaines sont réservées aux professionnels de soins (acupuncture et homéopathie). Curieux. Deuxième constat, certaines pratiques ont plusieurs définitions différentes. C'est le cas de l'acupuncture qui est tantôt une pratique conventionnelle, tantôt non conventionnelle, tantôt un procédé thérapeutique, ou encore une orientation thérapeutique et non un acte médical... "Ce flou souligne le malaise existant. En réalité, on mélange deux choses: les thérapies et leurs usages. Une thérapie peut s'avérer utile dans un usage, ou du moins non problématique, mais dangereuse dans un autre contexte. C'est la raison pour laquelle il faut intégrer certaines pratiques à la médecine conventionnelle."N'est-ce pas la science qui définit la frontière entre la médecine conventionnelle et non conventionnelle, les premières étant EBM au contraire des secondes? "Désolé, mais en réalité, c'est plus complexe que cela", répond Fabrice Berna. "Les pratiques de soins non conventionnelles ne sont pas validées scientifiquement, c'est vrai dans l'ensemble. Mais il reste de nombreuses pratiques valides. L'acupuncture, par exemple, est recommandée par plusieurs sociétés savantes pour la prévention des céphalées, pour le traitement d'accompagnement des nausées associées à la chimiothérapie. L'EMDR fait partie des thérapies les plus recommandées pour le traitement du psychotrauma complexe. La validation de ces pratiques est en réalité plus complexe. Parce que l'on sort souvent du modèle du Cure au profit du bien-être." Et d'ajouter que plusieurs traitements de la médecine conventionnelle sont également complexes à évaluer. "Le mécanisme antalgique du paracétamol, par exemple, a été élucidé tardivement et de manière incomplète. Cela n'empêche pas son recours encore aujourd'hui."Fabrice Berna va même plus loin: si une partie de la médecine est - heureusement - basée sur la science, ériger la médecine conventionnelle comme étant une médecine purement scientifique est aller un cran trop loin. "Plusieurs analyses de revues Cochrane démontrent que seulement 10% des pratiques médicales quotidiennes sont basées sur un niveau de preuve très élevé. Parmi ces 10%, 80% sont des médicaments. Le niveau de preuve scientifique est donc beaucoup moins élevé que l'on pourrait imaginer. Ensuite, il y a une différence entre la théorie et la pratique. Prenons l'exemple des antidépresseurs. Ils sont validés dans l'indication de la dépression et des troubles anxieux. Mais dans la pratique, les antidépresseurs sont prescrits en dehors de ces indications. À peu près 25% des prescriptions d'antidépresseurs sont faites sans diagnostic étayé, validé. Ce qui est source d'une iatrogénie non négligeable. En médecine générale, on estime qu'à peu près 10 à 20% des prescriptions ne répondent pas aux standards des conditions dans lesquelles ces médicaments devraient être remboursés."Le débat est loin d'être tranché. En France, Fabrice Berna participe activement au Cumic pour lequel il publie des articles pour amener à réfléchir à cette complexité. "Si l'on interdit le recours à la médecine non conventionnelle, nous allons en réalité favoriser des approches parallèles davantage clandestines. La philosophie du Cumic est de prôner l'encadrement de ces pratiques et de réduire les usages à risque par la promotion d'une médecine complémentaire, intégrée à la médecine conventionnelle. Si nous avions un slogan, ce serait 'la médecine intégrative est l'alternative à la médecine alternative'. Cela veut dire quoi? Qu'en créant un accès sécurisé à ces approches, en les encadrant, on réduit le risque de recours aux approches alternatives qui peuvent être dangereuses. Il s'agit d'une stratégie de réduction des risques et des dommages, où effectivement le risque zéro n'existe pas. Mais aucun système ne permet d'atteindre 100% d'efficacité."Pour faire avancer les choses, côté belge, d'aucuns dans la salle se sont spontanément dit volontaires pour former un Cumic sauce brabançonne. Mais Fabrice Berna estime, à raison sans doute, que pour avoir une démarche valable et éviter la controverse, il faut que les académiciens s'emparent de la question (lire tribune en page 40). La perche est en tout cas tendue.