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Bruxelles, le 8 mai dernier. Stella Kyriakides, commissaire européenne à la Santé, s'adresse à une assemblée d'experts de la santé publique issus de tous les États membres et au-delà, réunis pour une conférence de haute importance sur un problème de taille. De moins en moins d'antimicrobiens (antibiotiques, mais également antiviraux, antifongiques et antiprotozoaires) sont efficaces face à ces micro-organismes, de plus en plus résistants. "La résistance aux antibiotiques est la pandémie silencieuse de notre époque", déclare d'emblée la commissaire. Le ton est donné. Cette conférence de trois jours était organisée par la présidence belge du Conseil de l'Union européenne. C'est dans ce cadre que le SPF Santé publique a présenté une note d'orientation politique ambitieuse à destination des décideurs des États membres en matière de santé publique. En quelques années, la résistance antimicrobienne (antimicrobial resistance, ci-après AMR) a rendu certaines infections courantes difficiles ou impossibles à traiter. On lit dans le rapport qu'en 2019, près de cinq millions de décès dans le monde sont estimés être liés à des bactéries résistantes aux antibiotiques. Le coût de l'AMR pour les systèmes de soins en Europe est chiffré à 1,1 milliard d'euros par an. Le problème en lui-même a plusieurs couches. Lorsqu'une infection ne répond pas à un traitement antibiotique de première intention, c'est-à-dire l'option la plus sûre et efficace pour le patient, les soignants se tournent vers des alternatives plus chères, les traitements de deuxième et troisième intentions, qui sont également les dernières possibilités de traitement. Les projections en termes de résistance des bactéries aux traitements de dernier ressort sont affolantes (voir le graphique ci-dessous).La menace de l'AMR est difficile à gérer car le phénomène est multifactoriel. Il est provoqué par des facteurs tels que l'usage inapproprié des antibiotiques, une prévention sous-optimale des infections et une production insuffisante d'antibiotiques. Tous ces facteurs impliquent des intervenants qui agissent dans le secteur de la santé humaine, animale, végétale et environnementale. Pour le SPF Santé publique, la situation nécessite donc une approche OneHealth. L'usage inapproprié des antibiotiques est spécifiquement pointé du doigt, tous secteurs confondus. De mauvais choix d'antibiotiques, un dosage inadéquat et des traitements inutilement prolongés renforcent la résistance aux antimicrobiens. En cause, le fait que ces antimicrobiens peuvent exercer une "pression sélective" sur les agents pathogènes, où des mutations aléatoires se produisent et créent des agents pathogènes résistants qui survivent au traitement antimicrobien pour ensuite se multiplier et se propager. Face à cela, l'Union a réagi l'an dernier en adoptant une résolution qui fixe des cibles pour réduire l'AMR. Par rapport à 2019, elle vise une réduction de 20% de la consommation totale d'antibiotiques pour les humains d'ici 2030. Par ailleurs, 65% des antibiotiques utilisés devraient être ceux de première intention. Sur le plan de la prévention, la résolution ambitionne également, d'ici 2030, de réduire certaines infections sanguines. Elle vise une réduction de 15% des infections au staphylocoque doré résistant à la méticilline ; de 10% celles à la bactérie Escherichia coli résistante à la céphalosporine ; et de 5% les infections à la bactérie Klebsiella pneumoniae résistante aux carbapénèmes. Au-delà de la santé humaine, une surconsommation d'antibiotiques dans la santé animale contribue également à renforcer la résistance antimicrobienne. Au niveau mondial, on estime que deux tiers des antibiotiques sont utilisés pour les animaux plutôt que pour les humains. Cette surconsommation a augmenté l'exposition des bactéries aux antibiotiques, ce qui les a rendues résistantes à ceux-ci. Un lien direct a également été établi entre l'AMR chez les animaux et l'AMR chez les humains: surtout par le biais de l'alimentation, les premiers transmettent aux seconds des bactéries résistantes. C'est particulièrement le cas pour la salmonelle et le Campylobacter, qui sont devenus deux bactéries difficiles à neutraliser avec des antibiotiques classiques dès qu'elles se transmettent à l'humain. Toutefois, des progrès notables ont été réalisés ces dernières années dans ce domaine. Les ventes agrégées d'antibiotiques animaux affichent une baisse de 25% entre 2018 et 2023. L'Union vise une diminution de 50% d'ici 2030. Parallèlement, la résistance aux antibiotiques chez les animaux a également chuté. "Chez les animaux, les tendances sont positives. Agir fonctionne", lance Bernd-Alois Tenhagen pour l'Institut allemand pour l'évaluation des risques. Sur le plan de la santé animale, la Belgique recommande à tout le monde un programme en trois étapes: une législation pour un usage prudent des antimicrobiens, la prévention de l'émergence et de la propagation d'infections chez les animaux par une biosécurité animale renforcée et un programme de vaccination, et des programmes de contrôle de conformité de la sécurité alimentaire.