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Comment adapter les gestes barrières à cette situation ? On n'imagine pas de demander aux citoyens de porter un signe distinctif, essentiellement pour faciliter le travail des forces de l'ordre. Outre les sombres échos que ce système invoquerait, il serait trop aisément falsifiable. Seule manière de faire selon des scientifiques d'Oxford qui expliquent en couverture de la revue de référence " Science " pourquoi il est impossible de faire " manuellement " sans prendre de risque majeur d'un rebond : transformer nos smartphones en gestionnaire de contacts. Une telle approche, selon les auteurs de l'étude, pourrait maintenir l'incidence des nouvelles infections à un niveau bas, permettant aux populations de se mélanger à nouveau et aux économies de redémarrer. " Les approches disponibles pour stopper l'épidémie aujourd'hui sont celles du contrôle classique des épidémies, telles que l'isolement des cas, la recherche des contacts et la quarantaine. Cependant, le processus classique de recherche des contacts prend du temps, au cours duquel de nouveaux contacts et infections de personne à personne peuvent se développer ", écrivent Luca Ferretti et ses collègues. Qui ont analysé les paramètres clés de la propagation de l'épidémie dans des pays comme la Chine et Singapour et sur le bateau de croisière Diamond Princess. Les données montrent qu'il est très peu probable que l'épidémie soit contenue en isolant uniquement les individus symptomatiques. Seule solution : une application de recherche de contacts qui crée une mémoire des contacts de proximité et informe immédiatement les contacts des cas positifs pourrait permettre de contrôler l'épidémie. Mais, pour que cela fonctionne, il faut que cette application soit utilisée par un nombre suffisant de personnes. Les auteurs notent que des applications ayant des objectifs similaires ont déjà été déployées en Chine. En Chine, une véritable chasse aux " non inscrits " a été instaurée, transformant le citoyen n'utilisant pas le système en citoyen de second rang et le privant de ressources essentielles. Dans nos démocraties occidentales, on voit mal, sans provoquer des refus violents d'une partie de la société civile, comment aller au-delà de l'obligation d'utiliser cette application pour accéder à certaines zones où les mesures barrières ne sont pas applicables. La plupart des spécialistes y voient néanmoins l'instauration d'une inégalité injuste devant la maladie. Or, il ne s'agit pas ici de quelques semaines d'exception, que l'on effacerait une fois la santé publique consolidée. On parle de mois, voire d'année. Or, le " tracing " semble incontournable : " Le principe de tracer, de contacter les personnes qui ont été en contact avec une personne positive au covid-19, qui par définition sont plus à risque d'avoir été infectées, est un des éléments qui sera nécessaire dans le cadre d'un déconfinement. Ces technologies devront être accompagnées de tout un contexte mais le jour où ce sera nécessaire, il s'agira d'un des outils qu'on aura probablement à disposition ", explique le virologue Emmanuel André. De même, l'épidémiologiste Marius Gilbert, dans La Libre, est clair : " Le tracking est un instrument supplémentaire qui peut permettre de faciliter l'avertissement de personnes pour leur dire : 'Vous avez été en contact avec une personne qui a présenté des symptômes, mettez-vous en quarantaine car vous risquez d'être malade' ".Les experts s'attendent à des oppositions de la part de la société civile : " Le déploiement du 'contact tracing', c'est d'abord un défi technologique. Celui-ci doit pouvoir être surmonté sans trop de difficultés grâce à l'expérience des pays qui l'ont mis en place avec succès. L'expérience de Singapour pourrait se révéler particulièrement instructive. Bien entendu, la protection des données recueillies et le respect de la vie privée seront essentiels ", explique le professeur Michel Goldman (ULB), spécialiste en immunologie. " Le défi le plus important, c'est de faire accepter le 'contact tracing' par la population. C'est comme pour le respect du confinement et des gestes 'barrière'. Il faudra que la population se l'approprie. "De quoi éveiller la prudence des médecins : " L'Absym demande des éclaircissements quant au rôle et aux missions des médecins lors des mesures qui seront prises pour la mise en place du déconfinement. " Mais aussi des protecteurs de la vie privée, dont certains voient dans le tracing une espèce de hold-up définitif sur nos données de santé. Dans une tribune à Trends, la philosophe Valérie Kokoszka pose clairement la question : " L'urgence justifie-t-elle la suspension des principes fondamentaux ? La data-gouvernance de la pandémie exige-t-elle de confiner les droits pour déconfiner les êtres ? (...) Aux pays des Lumières, l'urgence, la peur, la pression économique semblent soudain exiger que devant l'ennemi viral, l'on remise certains principes démocratiques, et qu'on adopte, subjugués par la maîtrise technologique asiatique, les méthodes 'qui marchent' des régimes forts. Pour résumer, nous ferons démocrates quand nous serons sains et saufs. Étonnante posture ".