Venezuela, le génocide silencieux

22/11/18 à 23:30 - Mise à jour à 15:16

Pénurie de médicaments, manque d'eau, de nourriture, pannes du matériel : rien ne va plus dans les hôpitaux, qui peinent à faire fonctionner leurs services. À cela s'ajoute la vie en dehors de l'hôpital rythmée par la crise sanitaire, alimentaire, migratoire. Une situation chaotique à mille lieux des promesses de l'État depuis Chávez : offrir des soins gratuits à tous, selon le modèle cubain. Chronique d'une faillite annoncée.

Venezuela, le génocide silencieux

Maracaibo, état de Zulia au Venezuela, mardi 20 novembre 2018. Le secteur de la santé tire la sonnette d'alarme. " La mortalité maternelle augmente. De même que la mortalité infantile. Elle devrait être proche de zéro, pourtant elle atteint 60 pour 1.000 naissances. Une situation qui ne peut pas continuer ", se plaint une femme médecin relayée à la télévision locale. " Et ceux qui naissent, quel quotient intellectuel auront-ils si leur mère n'a pas accès à une bonne nutrition, n'a pas de lait ni même accès au lait maternel industrialisé? Vous savez ce qu'elle donne à leurs nourrissons? De l'eau de cuisson de pâtes ! Comment voulez-vous avoir des enfants en bonne santé de cette façon ?" Un ras-le-bol exprimé quotidiennement au Venezuela tant par le secteur de la santé que par les multiples ONG actives dans le pays (à l'instar de Codevida, voir jdM2550).

Quelques chiffres

L'Enquête nationale des hôpitaux 2018 (ENH2018)1 s'est penchée en mars dernier sur l'évolution des services de soins de santé entre 2014 et 2018 auprès d'une centaine d'hôpitaux, privés et publics. Le constat est édifiant : la pénurie touche tous les domaines. 55% des hôpitaux manquaient de médicaments en 2014. Ils sont 88% aujourd'hui. Mêmes chiffres pour le matériel médical. La radiologie subit des pertes plus lourdes encore : 81% des hôpitaux disposaient d'un scan Rx pleinement fonctionnel en 2014. Ils ne sont plus que 6% aujourd'hui... Enfin, aucun labo n'est opérationnel.

Même les besoins basiques ne sont plus rencontrés. Huit hôpitaux sur dix manquent d'eau courante en 2018 contre trois sur dix en 2014. Même les lits manquent à l'appel pour 40% des hôpitaux alors qu'aucun n'en déplorait l'absence il y a quatre ans.

Selon Freddy Ceballos, président de la Fédération vénézuélienne des pharmacies, la pénurie de médicaments atteint 85% en 2018.

Le président de la Fédération médicale vénézuélienne (FMV), Douglas León Natera, indiquait en mars dernier au quotidien El Nacional2 que la situation sanitaire du pays est critique face à ces multiples pénuries. " La population est en train de mourir et nous avons à peine peut-être 4% du matériel médical et chirurgical nécessaire pour pouvoir travailler pour le bien de nos patients. C'est pourquoi nous parlons d'un véritable holocauste du système de santé calculé au millimètre par le gouvernement contre le peuple vénézuélien. Il n'y a pas moyen d'exercer correctement la profession. Le salaire est misérable...Au moins 22.000 médecins ont fui pour l'étranger et nous comptons toujours plus de médecins qui partent pour le sud, pour le nord, et pour l'Europe. "

Comment expliquer la situation ?

Difficile d'imaginer une telle situation quand on connaît l'histoire du Venezuela. Le pays, surnommé " Venezuela saoudite " grâce à ses réserves pétrolières, était l'un des pays les plus forts d'Amérique latine après la seconde guerre mondiale. Dans les années 60, le pays obtenait d'ailleurs d'excellents scores dans plusieurs indices de santé, notamment en matière de mortalité infantile.

Mais dès les années 70, l'eldorado commence à fléchir. Le Venezuela a fait une erreur stratégique : il compte uniquement sur le pétrole pour soutenir son économie et néglige la production nationale et devient dépendant des importations. Il subit les chocs pétroliers de plein fouet. Résultat : aujourd'hui, l'État ne dispose plus des ressources, notamment pour importer des médicaments en suffisance, et la dette s'accumule auprès des firmes pharmaceutiques (chiffrée à six milliards de dollars en 20173).

En 1998, Hugo Chávez arrive au pouvoir. L'homme entreprend de nombreuses réformes du système de santé, notamment la Misión Barrio Adentro en 2003 qui a pour objectif d'apporter à la classe populaire un service de soins gratuit (51% du système de soins de santé était jusque-là financé par le privé). Des milliers de médecins cubains s'installent alors dans les 6.000 cliniques ambulatoires du pays. Si, en théorie, l'objectif est noble, la pratique met en exergue que 80% de ces cliniques sont aujourd'hui fermées en raison d'un manque de personnel ou de matériel. Conclusion : l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) pointe le Venezuela comme le pays de la région où les dépenses privées en matière de santé sont les plus élevées.

Nicolás Maduro, arrivé au pouvoir en 2013 n'arrive pas à relever la barre. L'inflation, que Chávez avait déjà du mal à contrôler, devrait accélérer de 1.000.000% d'ici la fin de l'année selon les prévisions du FMI de juillet dernier. Pire : le gouvernement tente de dissimuler la crise sanitaire, selon Human Rights Watch. "Le système de santé publique du Venezuela s'est effondré et a mis en danger la vie d'un nombre incalculable de Vénézuéliens", a déclaré Shannon Doocy, professeure agrégée à la Bloomberg School of Public Health de Johns Hopkins. "La combinaison d'un système de santé défaillant et de pénuries alimentaires généralisées a provoqué une catastrophe humanitaire, qui continuera de s'aggraver si elle n'est pas résolue de manière urgente. "

1. https://cifrasonlinecomve.files.wordpress.com/2018/03/enh-final_2018fin.pdf

2. www.el-nacional.com/noticias/salud/leon-natera-todos-los-dias-muere-menos-paciente-por-falta-insumos_226421

3. Morir por nada, Mariana Zúñiga, Gatopardo, 10 juillet 2017. www.gatopardo.com/reportajes/crisis-del-sistema-de-salud-en-venezuela-mortalidad-infantil/