Federica Zamatto
Federica Zamatto
spécialiste en torture et médecin chez MSF
Opinion

29/06/17 à 08:30 - Mise à jour à 10:20

Tout ce que vous n'avez jamais voulu savoir sur la torture

Parfois, pendant des semaines et des semaines, j'ai revu les mêmes patients. J'arrivais au service de chirurgie et je voyais les mêmes visages, les mêmes personnes qui attendaient dans la file, dans l'espoir d'être soignées. Elles se plaignaient de maux de tête, de douleurs physiques et de troubles du sommeil. Je leur prescrivais un traitement, mais celui-ci n'était pas efficace. Ces patients revenaient la semaine suivante, pour des problèmes similaires. Ce n'est que lorsqu'un psychologue m'a expliqué qu'un de ces patients avait été torturé que je me suis rendue compte que j'étais complètement à côté de la plaque...

Tout ce que vous n'avez jamais voulu savoir sur la torture

© BELGAIMAGE

Mes patients m'avaient lancé un appel à l'aide, avec les seuls moyens d'expression à leur disposition, mais malgré tout ce que j'avais déjà lu, je n'étais pas parvenue à me rendre compte, en examinant les patients, qu'ils avaient été victimes de torture. J'avais honte, honte de me sentir incapable de répondre aux besoins de mes patients.

La torture détruit physiquement et psychologiquement

En 2017, la torture est toujours pratiquée un peu partout dans le monde mais d'une manière générale, la communauté médicale internationale n'est pas préparée à repérer, parmi ses patients, les victimes de torture et ce sujet est toujours pratiquement absent des cursus universitaires des écoles de médecine. De même, la majeure partie de la société ne connaît de la torture que ce que leur montrent les films et les séries télévisées, qui la représentent souvent comme une arme légitime pour extorquer des informations, alors que les études montrent qu'elle ne permet pas d'obtenir des renseignements fiables.

Par contre, ce qui est vrai, c'est que la torture est largement utilisée un peu partout dans le monde. Elle vise à détruire l'individu qui en est victime, physiquement et psychologiquement, à briser aussi tous ses liens avec la société. Électrodes appliquées au niveau des doigts, des orteils et des parties génitales ; extension extrême du corps dans des positions inconfortables qui usent les articulations; passages à tabac; violences sexuelles répétées, avec parfois l'intromission d'objets; privation de lumière; exposition durable à des niveaux de bruits élevés; brûlures; simulacre d'exécution ou de noyade: cette liste - ou tout autre - n'est pas exhaustive étant donné que les bourreaux imaginent en permanence de nouvelles tortures.

La torture ne laisse souvent aucune trace physique, pourtant, malgré son corps intact, la victime est brisée et son âme porte d'innombrables cicatrices. Vu de l'extérieur, la personne peut sembler en bonne santé, alors qu'elle est psychologiquement en mille morceaux. Lorsqu'elles survivent, les victimes sont comme aliénées, étrangères à tout et à tous ceux qu'elles connaissaient. Pour ces hommes, ces femmes et ces enfants, décrire le traitement inhumain subi n'est pas seulement difficile; en parler peut aussi leur faire inutilement du mal s'ils ont en face d'eux quelqu'un qui manque d'empathie, qui n'est pas forcément prêt à leur faire confiance ou à vouloir partager le fardeau de leur souffrance. Rien n'est plus douloureux que de faire confiance à quelqu'un, de lui raconter son histoire et de se heurter, au final, à un mur d'indifférence.

Centres spécialisés dans la réhabilitation des victimes

En tant que Médecins Sans Frontières, cela fait plus de 40 ans que nous voyons dans nos salles d'attente des victimes de torture et cela continue encore aujourd'hui. La plupart vivent dans des zones de conflit mais pas seulement. Depuis trois ans, MSF gère des centres spécialisés dans la réhabilitation des victimes de la torture le long des grandes routes migratoires. Nos patients sont à présent accueillis dans un environnement sûr par nos équipes composées de psychologues, de médecins, d'assistants sociaux, de kinésithérapeutes et de médiateurs culturels. Le parcours de réhabilitation est long et difficile mais lentement, il aide la personne à retrouver confiance et contribue à la guérison des blessures physiques et psychologiques. Mais ce n'est là qu'une goutte d'eau dans la mer.

En 2016, nous avons dispensé des soins spécialisés à plus de 1.400 victimes de torture, nous avons écouté leurs récits, dans la mesure où ces personnes souhaitaient se confier. C'est peu par rapport à ces milliers de victimes que nous n'avons pas pu atteindre. Car environ 30% des migrants que nous secourons en Méditerranées ont été victimes de torture et d'autres formes de mauvais traitements. De nombreuses femmes, mais aussi des hommes ont subi des viols. La plupart de ces personnes n'ont pas accès à des services de réhabilitation, ceux-ci sont rares et ne disposent tout simplement pas de capacités suffisantes pour répondre aux besoins. Qui plus est, leurs besoins ne sont souvent pas reconnus et ne trouvent donc pas de réponse.

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