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En plus de ses recherches en neuropsychologie et son doctorat en neurosciences cognitives et sociales, Émilie Caspar, chercheuse à l'Université Libre de Bruxelles et à l'Université de Gand a aussi obtenu un certificat en criminalistique et psychiatrie judiciaire. Intéressée par les travaux sur les comportements plutôt immoraux et criminels et en quoi les neurosciences peuvent aider à les comprendre, elle a commencé à se poser des questions concernant l'obéissance et le fait de se sentir responsable ou non de certains actes, après avoir vu un documentaire à la télé sur le cas d'une institutrice maternelle belge qui avait engagé deux tueurs pour tuer son conjoint et toucher l'assurance vie. " On a vu au travers de plusieurs exemples historiques, notamment le procès de Nuremberg, que le fait d'obéir à un ordre, incite les gens à dire qu'ils ne se sont pas responsables", dit-elle . "Toute la question est de savoir si vraiment ils ne se sentent pas responsables et s'il y a des mécanismes neurologiques qui sont à l'oeuvre quand on obéit à un ordre qui expliqueraient que l'on puisse commettre des atrocités ?" Dans un premier temps, Émilie Caspar a voulu savoir si le fait d'obéir à un ordre a un impact sur le sentiment d'agentivité - le sentiment subjectif qui fait qu'on sait qu'on est l'auteur de l'action qu'on vient de poser - au point que l'on soit capable d'accomplir un acte immoral, sous le couvert d'une diminution de responsabilité. Autrement dit, coercition rime-t-elle avec perte d'agentivité? Se sent-on moins acteur de ses actions lorsque l'on obéit à un ordre? Pour répondre à la question, elle a ciblé des populations rarement abordées dans la littérature scientifique, comme les militaires, les individus radicalisés, les détenus... " Une première étude a montré que le fait d'obéir à un ordre diminuait assez fortement, même au niveau neural, le sentiment d'agentivité comparativement à une situation où nous serions libres de faire ce que nous voulons", commente-t-elle. " Une deuxième étude montre que le sentiment d'agentivité est largement diminué chez les militaires les moins gradés qui vivent quotidiennement dans un environnement hautement hiérarchisé et parfois coercitif." Dans le cadre de ses travaux, Émilie Caspar utilise principalement une approche de neurosciences sociales, combinant des mesures d'auto-évaluation, mesures comportementales et mesures d'imagerie cérébrale, y compris l'électroencéphalographie (EEG) et l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Elle reproduit par ailleurs la fameuse expérience de Milgram, publiée en 1963, qui se base sur la logique d'obéissance à des ordres qui vont faire souffrir autrui. Le paradigme est toutefois un peu différent et il respecte les règles éthiques actuelles. En s'appuyant sur ce socle expérimental très solide, elle vient d'achever une étude, bientôt publiée, qui cible la première génération suivant le génocide au Rwanda. Un génocide qui a fait à peu près un million de morts entre le 7 avril et 17 juillet 1994. " Les génocides sont généralement considérés comme des crimes d'obéissance avec une majorité d'individus qui acceptent de se soumettre à un ordre d'exterminer une partie de la population." La chercheuse a donc suivi 144 jeunes rwandais, dont la moitié vivant au Rwanda et l'autre moitié en Belgique. L'objectif était de voir si la nouvelle génération née après le génocide a tendance à facilement se soumettre à un ordre - tel que leurs parents l'ont fait - ou non - car ils savent que leurs parents ont vécu un trauma important à cause d'autres qui ont obéi à des ordres d'extermination. " Au travers d'une expérimentation similaire à celle de Milgram, avec des collègues de l'Université du Rwanda, j'ai évalué leur degré de désobéissance. Nous avons examiné jusqu'à quel point les participants se soumettent à des ordres immoraux et, avec l'EEG, nous avons mesuré leur empathie face à la douleur de l'autre, en analysant leurs activités cérébrales quand ils voient la victime recevoir un choc électrique, et donc qu'elle a mal." " D'un point de vue neurologique, l'empathie, c'est le fait que certaines régions cérébrales associées à la douleur qu'on ressent, notamment l'insula et le cortex cingulaire antérieur, sont également activées quand on voit quelqu'un souffrir de manière similaire. C'est donc ce qui nous permet de comprendre la souffrance d'autrui. Et le mécanisme généralement associé, ce sont les neurones miroirs qui nous permettent de ressentir les états émotionnels d'autrui." Par ailleurs, pour comprendre quelles différences individuelles peuvent expliquer les résultats, le passif et la personnalité de chaque participant ont été interrogés après l'expérience, via des questionnaires. Ceux-ci évaluent plusieurs facteurs, comme le trauma vécu par la famille du candidat durant le génocide, mais aussi différents traits de personnalité comme la relation culturelle à l'autorité. Résultats de l'expérience? " Plus les participants rapportent que leurs familles ont souffert pendant le génocide et ont toujours beaucoup de traumas associés, plus la réponse neurale empathique est forte quand ils visualisent une douleur chez autrui", constate Émilie Caspar. " Et ceux qui ont la réponse la plus forte sont aussi ceux qui désobéissent le plus aux ordres immoraux de l'expérimentateur." Néanmoins, l'étude met aussi en évidence que cette empathie est contrebalancée par un autre facteur: la relation culturelle à l'autorité. " Or, au Rwanda, ce rapport est beaucoup plus marqué que chez nous. Le fait d'avoir suivi les mauvais ordres est une explication très répandue au sein de la population rwandaise pour expliquer pourquoi autant de civils ont accepté de participer au génocide des Tutsi. Il n'est dès lors pas étonnant d'observer une énorme différence entre les deux groupes. Les taux de désobéissance sont d'environ 33% chez les Rwandais vivant en Belgique, alors que seulement 2 à 3% des participants au Rwanda refusent d'envoyer un choc électrique. Évidemment, cela ne signifie pas que le groupe étudié va d'office commettre un nouveau génocide." Si la question de l'obéissance (et de la désobéissance) fait l'objet de nombreuses recherches en sociologie, quasiment aucune étude neuroscientifique n'avait porté sur ce sujet. Émilie Caspar fait donc figure de pionnière en étudiant les mécanismes cérébraux à l'oeuvre quand on se soumet à un ordre. Une piste qu'elle va continuer de creuser. " Je retourne en août au Rwanda. Cette fois je vais aller étudier directement la population qui a vécu le génocide et donc je vais recruter d'anciennes victimes et d'anciens bourreaux/génocidaires. J'ai aussi des projets de recherche semblables au Cambodge et en Israël." " J'essaie d'utiliser des méthodes issues de la psychologie et des neurosciences afin de comprendre les processus cognitifs à l'oeuvre quand on désobéit à des ordres immoraux, pour ensuite pouvoir développer des outils efficaces pour prévenir l'obéissance aveugle, empêcher les gens de suivre des discours de haine et des appels à la violence et promouvoir la construction de la paix."