Laurent Zanella
Laurent Zanella
Journaliste
Opinion

03/02/17 à 00:00 - Mise à jour à 02/02/17 à 18:38

Trump en trois menaces pour la santé publique

Effarante, la politique de Donald Trump. Inquiétante aussi, notamment pour le monde médical, forcé par les circonstances à se politiser pour faire entendre sa voix. Si elle est encore faible en nombre (quelques milliers de médecins sur un cheptel de plus de 900.000 âmes), cette voix a de la force. Et c'est une nécessité, car l'élection de Trump marque l'avènement d'un ultra-conservatisme prêt à s'exercer sur des questions sociétales que l'on pensait définitivement tranchées.

Décortiquons les décisions sur des thèmes qui impactent la santé des Américaines et des Américains : l'Obamacare, l'avortement et la vaccination.

L'Obamacare

Il a fait jaser dès sa mise en place les médecins qui ne voulaient pas être dépendants de l'État. Il a fait jaser pendant la campagne présidentielle. Aujourd'hui qu'il est sur la planche aux requins, il faut reconnaître que le système mis en place par Obama n'est pas parfait, loin s'en faut. La couverture de la population n'est pas optimale (des millions de personnes restent sur le carreau), la mise en place du système a augmenté la dette publique et fait porter un poids administratif lourd au corps médical. Soit. Mais, malgré les promesses de campagne, l'Obamacare en était à ses prémisses et n'avait pas la prétention d'être plus qu'une ébauche.

Les études démontrent par ailleurs une évolution positive de l'accessibilité aux soins, et de la qualité moyenne des soins. C'est le cas d'une récente étude de chercheurs de Harvard, qui démontre que l'Obamacare permettait un meilleur suivi des patients chroniques, et une meilleure compliance des patients défavorisés.

Même si le corps médical s'est positionné maintes fois en défaveur du système mis en place par Obama, seulement 37,9% des médecins qui ont voté pour Trump sont en faveur de sa suppression complète, selon un sondage de la Johns Hopkins University School of Medicine. Aucun démocrate n'est pour. 15% seulement de médecins au total, contre 26% de la population en général.

En attendant, Trump a commencé son travail de sape. Par un décret, il soulage diverses agences fédérales du "poids" de cette loi. Et il est clair qu'il ne s'arrêtera pas là, bien que le chemin soit encore long. Notamment pour trouver un système de remplacement efficace, promesse de campagne oblige, pour les 20 millions de patients dépendant de l'Obamacare.

Plusieurs pistes qui sont évoquées, comme par exemple une augmentation de l'utilisation des comptes épargne santé ou la mise sur pied d'une assurance publique pour concurrencer les assurances privées. Il y a, au moment d'écrire ces lignes, peu de porosité au sein des murs de l'administration Trump quant au nouveau système d'aide médicale, à part les dires d'un de ses conseillers, Kellyanne Conway, la semaine dernière, à la NBC. Si l'on suit ses propos, les États-Unis se dirigeraient vers un programme de "subventions globales" qui fournirait un financement aux états pour concevoir leurs propres programmes Medicaid. Une idée qui inquiète la première ligne américaine, car le coût des soins de santé grimperont plus vite que la dotation. Sans omettre l'immense disparité qui sépare les soins des plus défavorisés, sous financés, des soins privés accessibles aux plus aisés.

L'avortement

1. La politique de Mexico

Trump, qui déclarait déjà lors des débats présidentiels que selon la loi américaine actuelle, "on peut prendre un bébé et l'arracher du ventre [d'une femme] pendant le neuvième mois [de la grossesse], le dernier jour", a récemment acté le retour de la Global gag rule (règle du bâillon mondial), également nommée "politique de Mexico".

Si la décision n'est pas surprenante en soi - tous les présidents républicains depuis Reagan en 1984 ont réintégré cette politique, et tous les démocrates l'ont abrogée - Trump y a mis son grain de sel. Ou plutôt, il a dopé cette politique aux stéroïdes.

La politique de Mexico version Trump impactera le financement de santé mondiale à hauteur de 9,5 milliards de dollars, soit 15 fois plus que les 575 millions de dollars habituellement refusés par les présidents républicains depuis 1984. Ce n'est plus seulement le financement de la planification familiale et de la santé génésique par le biais de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) qui sera visé, mais tout le financement d'une organisation non gouvernementale (ONG) internationale pro-avortement.

Ce faisant, Trump met en péril la vie de millions de femmes par le monde, qui perdront l'accès à l'avortement sans risque et au contrôle des naissances. Pourquoi ? Le refus de financer les ONG pro avortement veut dire concrètement qu'une organisation ne pourra pas se servir de ses propres fonds pour proposer l'avortement, ou en faire la publicité. Un médecin pratiquant pour une ONG financée ne pourra plus conseiller l'avortement à une patiente, ou la rediriger vers un site pour des soins médicaux parfois nécessaires.

C'est une véritable catastrophe mondiale. Population Action International, une organisation de plaidoyer en faveur de la planification familiale, a déclaré dans un communiqué que "cette expansion grotesque cible les organisations de santé les plus efficaces dans 60 pays à faible et moyen revenu" Qu'adviendra-t-il dès lors de ces femmes, conscientes de mettre au monde des foetus non-viables, des enfants malformés, des nourrissons porteurs du virus du sida, ou encore de zika ?

2. L'enjeu de la cour suprême

Trump ne s'arrêtera pas là. Outre cette réglementation catastrophique, Trump s'entoure de responsables hostiles à l'avortement, tel le fraîchement nommé vice-président des États-Unis, Mike Pence, et le juge à la Cour suprême, Neil Gorsuch, que Trump a proposé mardi soir, lors d'un show live dont il a le secret. Ce conservateur de 49 ans sera de la même trempe que celui qu'il remplace, Antonin Scalia, décédé en février 2016, et dont le siège est resté vacant grâce à des blocages des élus républicains empêchant Obama de nommer un juge progressiste.

Si Gorshuch n'est pas ouvertement anti avortement, il est en tout cas farouchement opposé à l'euthanasie indiquant dans un livre sur le sujet, The Future of Assisted Suicide and Euthanasia, que "tous les êtres humains ont une valeur intrinsèque et qu'une tierce personne retire volontairement une vie humaine est toujours une erreur." Ses conceptions de la valeur de la vie ne font que peu de place au doute quant à ses décisions futures au sein de la Cour suprême.

Encore plus inquiétant peut-être, le fait qu'il ait soutenu des entreprises qui refusaient de fournir à leurs employées une couverture santé incluant une contraception avec pour argument que cela allait à l'encontre de leurs croyances religieuses.

Sa nomination en tant que juge de la Cour suprême doit encore être avalisée par le Sénat, contrôlé par les républicains (52 sièges). Ces derniers auront besoin de 60 votes pour confirmer le choix du président américain. Une lutte de longue haleine s'imagine, même si sa position floue sur l'avortement pourrait lui permettre les faveurs des indécis.

Autre danger pour le droit à l'avortement et l'arrêt symbolique Roe v. Wade de 1973 qui ancre ce droit dans la constitution : les juges actuels de la Cour suprême sont pour la plupart des cacochymes. Il n'est pas impossible que Trump remplace d'autres juges durant son mandat. Durant sa campagne présidentielle, il avait d'ailleurs annoncé la couleur : avec les juges qu'il désire à la barre, l'arrêt Roe v. Wade serait purement et simplement annulé.

3. La cabale

Pour les médecins pratiquant l'avortement, désormais, c'est une véritable chasse aux sorcières qui est en marche. Les médecins qui aident leurs patientes seront bientôt traités comme des criminels pour les avoir assistées. Si l'atmosphère en vient effectivement à se noircir de la sorte, qu'est-ce qui poussera encore les jeunes médecins américains à pratiquer l'avortement si les menaces et les contraintes se multiplient ?

En face, heureusement, on ne reste pas les bras ballants : la résistance s'organise. Les Pays-Bas ont annoncé vouloir lancer un fonds international pour "compenser autant que possible le coup financier" de l'interdiction du financement des ONG internationales soutenant l'avortement.

La vaccination

Pour ne rien gâcher, Trump est un "vaccino-sceptique". Sa rhétorique pourrait favoriser les médecins qui permettent à leurs patients de retarder leur vaccination, ou tout simplement de l'éviter. La Maison blanche ne cache pas sa volonté de créer une Commission sur la sûreté des vaccins, avec, à sa tête, Robert F. Kennedy Jr, promoteur d'une théorie discréditée sur le lien entre les vaccins et l'autisme. Les groupes de médecins ont rapidement réagi, de peur que cela mène à la confusion chez les parents et les patients.

"Cette commission n'est pas nécessaire, et cela priverait d'autres problèmes médicaux plus urgents de moyens", explique notamment le Dr John Meigs Jr, président de l'American Academy of Family Physicians au magazine Forbes. "Suggérer le besoin d'une telle organisation promeut un scepticisme non nécessaire et non prouvé, à propos des vaccins et de la santé publique." L'Americain Medical Association (AMA), qui avait pourtant félicité Trump dans une déclaration préalable, est également anxieuse vu la tournure des événements. "Nous sommes très inquiets que la création d'une nouvelle commission (nouvelle, car il y a déjà la Food and Drug Administration et les Centers for Disease Control, ndlr) sur la sûreté des vaccins crée une confusion non nécessaire et inversement, ait un impact sur la décision parentale d'immuniser leurs enfants", explique le Dr Patrice A. Harris, membre de l'AMA.

L'American Academy of Pediatrics a également immédiatement réagi à la nouvelle via une déclaration réitérant son soutien à la vaccination, se montrant "prête à montrer des preuves scientifiques démontrant la sûreté des vaccins."

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