Mercedes Tatay
Mercedes Tatay
Secrétaire médicale internationale
Opinion

13/12/17 à 14:47 - Mise à jour à 16:00

Les politiques de santé doivent être axées sur les besoins des personnes

Ces 12, 13, 14 et 15 décembre, se tient à Tokyo le Forum de la couverture sanitaire universelle 2017 (Universal Health Coverage). Ce grand rassemblement organisé par le gouvernement japonais, la Banque mondiale, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et d'autres vise à accélérer les progrès vers la couverture santé universelle (CSU) à l'échelon mondial et national, objectif que le monde s'est engagé à atteindre d'ici 2030 dans le cadre des Objectifs de développement durable.

Les politiques de santé doivent être axées sur les besoins des personnes

Consultation au centre de santé Mulenge à Tshikapa, en RDC. 25 septembre 2017. © Marta Soszynska/MSF

Les équipes de Médecins Sans Frontières, qui fournissent une assistance médicale gratuite aux personnes touchées par les conflits armés, les épidémies, les catastrophes naturelles et l'exclusion des systèmes de santé dans plus de 60 pays, constatent de leurs propres yeux les obstacles rencontrés par les communautés les plus pauvres et les plus discriminées lorsqu'elles cherchent à accéder aux soins de santé. MSF, présente lors de ce forum, a souhaité faire part de son expérience, informer les décideurs internationaux des conséquences dramatiques de leurs politiques sur la santé et la vie de ces personnes et appeler à un accès libre et non discriminatoire aux soins pour tous.

Payer ses soins de santé

Les groupes vulnérables, tels que les femmes enceintes, les personnes chassées de chez elles et les patients atteints du VIH, de la tuberculose, du paludisme ou de maladies non transmissibles, dans des pays comme la République centrafricaine, la République démocratique du Congo ou la Guinée doivent encore payer leurs soins de santé. Tout comme les réfugiés en Jordanie. Cette situation est très préjudiciable ; les faits montrent que le paiement direct des soins par les patients les empêche d'en bénéficier. Le recouvrement des coûts auprès des usagers réduit également la qualité des services de santé, accroît les difficultés financières et retarde la détection d'épidémies. En effet, plutôt que de se rendre dans les centres de santé, les personnes tombent malades ou décèdent dans leurs communautés, sans être signalées aux autorités.

Dans ces pays, les médecins et infirmiers de MSF entendent les récits terribles de personnes privées de soins primaires en raison du coût excessif ou à qui le personnel demande d'acheter leurs propres médicaments car l'hôpital est en rupture de stock. Nous avons aussi documenté les histoires de patients maintenus en captivité dans des structures de santé jusqu'à ce qu'ils soient en mesure de payer les soins reçus.

Cette situation demeure, malgré les progrès réalisés ces dix dernières années pour étendre l'accès aux soins de santé à certains groupes de patients, tels que les femmes enceintes, les enfants et les personnes souffrant de maladies spécifiques. Malheureusement, la situation pourrait se dégrader davantage car les politiques visant à améliorer l'accès aux soins sont actuellement abandonnées dans de nombreux pays, dont l'Afghanistan, le Mozambique et le Malawi. Les fonds internationaux dédiés à la santé sont progressivement réduits, ce qui pousse les pays à financer leurs propres services de santé, souvent à un rythme irréaliste, quelles que soient leurs capacités d'y parvenir. C'est pourquoi il existe actuellement un déficit de financement, que certains gouvernements demandent aux patients de combler, bien que les institutions et les organisations impliquées dans la santé mondiale se soient engagées à supprimer le recouvrement des coûts auprès des usagers.

Désormais, les coupes budgétaires dans le financement international de la santé menacent également la Free Health Care Initiative for Women and Children (initiative de soins de santé gratuits pour les femmes et les enfants) en Sierra Leone. Situation cynique pour un pays qui a perdu 10% de son personnel de santé durant l'épidémie d'Ebola en 2014-15 et où l'accès à des soins de santé de qualité reste un problème majeur.

La gratuité des soins, une option viable ?

La fourniture de soins de qualité a un coût, mais quand on voit que l'exclusion des systèmes de santé est clairement liée aux frais encourus par les patients, il est tout à fait injuste et préjudiciable que les frais de santé soient répercutés sur les patients. Depuis 2004, MSF applique une politique de gratuité des soins (avant cette date, dans certains endroits, nous facturions un prix dérisoire aux patients), ce qui a entraîné une forte augmentation du nombre de personnes recourant à nos services, accru l'accès des patients aux soins et amélioré l'état de santé général des populations.

Nous savons également que les revenus générés par le recouvrement des coûts auprès des usagers sont relativement minimes, ce qui signifie que les patients sont privés de soins sans que cela confère une quelconque valeur ajoutée au système. Au final, cela accroît la défiance vis-à-vis des professionnels de santé et entraîne un plus grand nombre de maladies et de décès qui auraient pu être évités, ce qui est tout à fait contre-productif et inacceptable à d'innombrables niveaux.

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Rendre l'accouchement gratuit dans l'ensemble du pays nécessiterait seulement un dollar de plus par habitant.

Pourtant, des solutions viables existent. Après avoir introduit la gratuité des soins dans un hôpital de district au Lesotho en 2014, le nombre de femmes accouchant à l'hôpital a augmenté de 49% en seulement 18 mois. Nous avons calculé que rendre l'accouchement gratuit dans l'ensemble du pays nécessiterait seulement un dollar de plus par habitant et par an dans le budget de la santé du pays. Cela comprendrait non seulement l'accouchement gratuit, mais aussi les frais de transport et de logement encourus avant de donner naissance.

Même si nous sommes d'accord sur le fait que les pays où l'accès aux soins pose problème doivent faire tout leur possible pour répondre aux besoins de santé de leur population, ce que l'on attend d'eux en matière de financement est souvent irréaliste. Il faut qu'ils puissent financer les infrastructures de santé et verser des salaires décents et réguliers à leur personnel afin qu'ils puissent faire leur travail. Cela permettra également d'éviter que des professionnels de la santé sous-payés facturent les médicaments et les consultations aux patients pour compenser la faiblesse de leurs salaires.

Autrement dit, des ressources financières sont nécessaires pour supprimer les obstacles financiers auxquels les patients doivent faire face. Pour ce faire, nous demandons aux donateurs et aux agences politiques, tels que la Banque mondiale, l'OMS et d'autres institutions de santé mondiale de tenir leurs engagements de soutien à la gratuité des soins en envoyant des fonds et délivrant des conseils techniques. Nous voulons qu'ils dénoncent clairement les effets dévastateurs du recouvrement des coûts auprès des usagers. Il serait très surprenant qu'ils tolèrent leur recrudescence comme nous le voyons dans certains pays.

L'objectif mondial de couverture sanitaire universelle d'ici 2030 ne restera qu'un rêve lointain si certaines populations demeurent privées des soins de santé les plus primaires en raison de leur coût.