Dr Carl Vanwelde
Dr Carl Vanwelde
Médecin généraliste et chroniqueur
Opinion

26/01/17 à 13:30 - Mise à jour à 15:53

Il est passé où, le bonheur ?

La sonnerie du téléphone interrompt le classement des papiers, protocoles et demandes qui encombrent le bureau en cette fin de journée d'hiver : un patient, au retour d'un lointain périple en Amérique latine, tient à témoigner sa gratitude pour l'avoir aidé à réaliser ce voyage inimaginable il y a quelques mois à peine.

Il est passé où, le bonheur ?

© BELGAIMAGE

Il se porte actuellement fort bien et cherche avec émotion les mots pour exprimer son bonheur. Ce témoignage ordinaire est un rayon de soleil dans la journée du médecin, éternel architecte en solutions a priori impossibles: pour ce cas momentanément résolu, combien d'autres en attente d'une réponse à peine ébauchée ? Me revient en mémoire l'image de Sisyphe, remontant inlassablement la pierre, et le commentaire de Camus : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Miroirs positifs

Dans la solitude de mon cabinet, je revois les visages de ces étudiants en médecine confrontés en fin de semaine passée aux épreuves de fin de premier semestre, silencieux, concentrés sur la tâche, les traits tirés par les longues heures de veille dans l'étude. Sont-ils heureux de leur choix initial à ce stade, et le seront-ils demain quand s'achèvera l'interminable sélection ? Comme la fraise a le goût de la fraise, l'homme a en bouche le goût du bonheur, qui lui fait relever les défis les plus incertains parmi lesquels ces longues études de médecine. Et je m'interroge : quelle image de la pratique médicale laissons-nous à ces jeunes si désireux de modèles ? Les neurosciences nous apprennent la place occupée dans nos cerveaux par les neurones miroirs qui présentent une activité aussi bien lorsqu'un individu exécute une action que lorsqu'il observe un autre individu exécuter la même action, ou même lorsqu'il imagine une telle action. Dans notre activité médicale quotidienne, par nos commentaires, nos regards sur l'évolution des techniques et contraintes, notre vision de l'avenir stimulons-nous des sites miroirs positifs ou au contraire des étouffoirs d'enthousiasme ?

J'ouvre mon programme médical pour y compléter un dossier, et le hasard me plonge dans la Geriatric Depression Scale. Une indéfinissable impression s'en dégage, ces questions sont nos questions lors de ces rencontres, formations et repas festifs qui rassemblent le soir des collègues et ami(e)s médecins. On se lance ? Pour un moment le médecin devient le patient, mesurant son bonheur personnel de pratique.

Êtes-vous satisfait(e) de votre vie? Avez-vous renoncé à un grand nombre de vos activités? Avez-vous l'impression que votre vie est vide? Vous ennuyez-vous souvent? Envisagez-vous l'avenir avec optimisme? Êtes-vous souvent préoccupé(e) par des pensées qui reviennent sans cesse? Êtes-vous de bonne humeur la plupart du temps? Appréhendez-vous l'avenir de manière positive? Pensez-vous qu'il est merveilleux de vivre à notre époque? Avez-vous le sentiment d'être désormais inutile? Ressassez-vous beaucoup le passé? Trouvez-vous que la vie est passionnante? Avez-vous des difficultés à entreprendre de nouveaux projets? Avez-vous beaucoup d'énergie? Pensez-vous que la situation des autres est meilleure que la vôtre ? Êtes-vous souvent irrité(e) par des détails? Refusez-vous souvent les activités proposées? Vous est-il facile de prendre des décisions? Avez-vous l'esprit aussi clair qu'autrefois?... N'en jetez plus, la coupe est pleine: êtes-vous simplement content(e) de vous lever le matin?

Interro vache

Silencieux, comme dans une classe après une interro vache, chacun compte maintenant ses points et évalue ce qu'il a fait de ses aspirations au bonheur de vingt ans. Triste bilan pour certains, dans lequel la réussite financière ou le renom acquis n'occupent pas nécessairement le rang qu'on imagine: réussir sa vie est une mystérieuse alchimie. Tel obscur médecin de campagne frôle un score d'excellence, tel chirurgien renommé se recale lui-même au test du bonheur médical brut. L'interrogateur avisé rappellera à son auditoire que tout test ne constitue qu'une photographie de l'instant, qu'on connaît tous des fonds de panier suivis de périodes de grâce, et qu'un quadra mélancolique peut engendrer un sexagénaire épanoui. Pour autant qu'on accepte que la clé de la transition heureuse se cache au fond de soi-même davantage qu'en d'hypothétiques modifications des contraintes extérieures. Supprimer la prescription électronique, le tiers-payant imposé et les contraintes de l'accréditation ne sont pas des Sésame pour le bonheur, même si pour d'aucuns elles représentent des gâche-métier. Bien plus préoccupante et difficile à résoudre est la profonde lassitude qu'on peut ressentir progressivement dans l'approche du patient, son indigence, ses problématiques sans solutions, la conviction profonde que rien ne sert à rien, et nous encore moins. L'écouter devient un supplice, le toucher un calvaire. Cette petite mort de l'âme, que beaucoup d'entre nous connaissent, explique bon nombre de cessations soudaines d'activité, ce qui constitue sans doute fréquemment la meilleure solution. Des Périers (1500-1544) notait avec humour qu' "il vaut mieux tomber dans les mains d'un médecin heureux que d'un médecin savant." On se contentera de suggérer qu'il vaut encore mieux tomber sur un médecin heureux ET savant, mais que ce n'est pas donné à tout le monde.

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