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Le journal du médecin : L'exposition montre une pièce qui fait référence à Paul Nougé. Entretenez-vous beaucoup de connexions avec les surréalistes belges ?Jean-Michel Alberola : J'entretiens un lien intellectuel avec les surréalistes belges depuis fort longtemps. J'aurais même tendance à les apprécier plus que les surréalistes français.Parce que moins orthodoxes ?Ils sont plus politiques. Me parlent des artistes comme Mariën, Scutenaire, Mesens ou les frères Piqueray.À la fin des années septante, l'on trouvait toutes leurs revues à Bruxelles et pour rien : Réthorique ou La Carte d'après nature.Je viens du surréalisme belge, dont Nougé était le plus grand penseur et écrivain : son rôle est capital aux côtés de Mariën, Magritte et le reste de la bande. Nougé est un peu la partie secrète et sous-jacente du surréalisme en Belgique. Il ne désirait pas gagner beaucoup d'argent : il avait un métier à côté puisqu'il était chimiste. Mais tous ces surréalistes belges n'étaient pas dans la rentabilité : ils ont à peu près la même position politique. Cela m'a permis de comprendre que l'art sous sa forme soit la plus innocente, soit la plus simple, était en réalité une pensée politique, de la société, de la vision des images, de la lecture des systèmes.Et parfois plus percutante dans sa simplicité?Magritte en l'occurrence se montre très virulent et violent. Les surréalistes français sont eux du côté des choses parallèles, beaucoup plus connues, comme le rêve, l'invisible, le mystère... Ce qui était une vraie révolution à l'époque. Ces artistes sont également très importants, mais sur un autre plan.À vos yeux, le surréalisme serait-il plus important que les anciens maîtres comme Velázquez que vous évoquez dans l'exposition?Je ne porte pas de jugement et n'opère aucune classification. Je n'ai aucune hiérarchie : Pollock me paraît aussi important que Velázquez... ou Broodthaers.Peut-on faire du politique avec de l'abstraction ?Si l'auteur affirme que trois rayures sur un tableau c'est politique, cela le devient. Il suffit de le proclamer...Personne ne peut imaginer qu'un collage de Mariën peut être politique. Mais comme à un moment donné, cette oeuvre intervient dans une situation de Mariën, politique elle le devient.Mais en principe, nous les artistes avons tous une position plus ou moins politique.Dans l'abstraction, le titre donne-t-il le sens politique à l'oeuvre?Il faut rester à la surface des choses : l'abstraction c'est de l'abstraction. Ensuite, si l'artiste qui produit une abstraction est très engagé politiquement comme Buren, le peintre peut être politique et la peinture rester une surface qui ne dit que ce qu'elle est.Les surréalistes belges ont abrité au sein de leurs revues, un certain nombre de penseurs révolutionnaires, ce qui leur donne un caractère politique. Les textes de Mariën ou Scutenaire le sont. La conférence de Charleroi de Nougé est éminemment politique.Dans cette exposition se trouve une oeuvre qui s'intitule " La vision de Raymond Depardon en 1968 ", d'après une photo des événements prise par le cinéaste. C'est une pièce qui parle de politique, mais je ne sais pas si elle est politique...Le lien avec Mariën se situe-t-il également au niveau de l'humour dont vous faites preuve ?Tous les surréalistes belges ont de l'humour, grande différence avec leurs homologues français.À leurs yeux, tout n'est que comédie, et ils se marrent tout le temps. Mariën est quant à lui carrément comique.Le rébus philosophique tel que vous le pratiquez est-il politique ?Non, on a dit qu'il s'agissait de rébus, mais cela n'en est pas. En réalité, tout est toujours nommé chez moi. Lorsque je peins un tableau abstrait que j'intitule Surface connue, on pense à Rothko par exemple. Mais j'ai indiqué Surface connue : le titre est clair et sans rébus!Analysant chaque pièce en regard de son titre, l'on constate que tout est nommé : il n'y a pas d'explication à donner et pas de rébus.On a parlé de rébus à propos de mon exposition au Palais de Tokyo, complexe et pleine de références.Mais je dévoile tout, il n'y a aucun mystère. Ensuite vient la relation que les spectateurs créent avec l'oeuvre La petite cabane jaune sur laquelle est inscrite le nom de Paul Nougé, qui est en réalité un nichoir d'oiseau : la pièce s'intitule Alchimie. Comme Nougé était chimiste et que l'essence même de la poésie, c'est la magie, l'alchimie...C'est de l'ordre du jeu, en tournant tout en dérision, ce qui me sauve. Ce qui est sérieux, c'est ma dérision justement, et ma distance.On peut dès lors parler de puzzle à propos de vos expositions, de réalité fragmentée?C'est un ensemble de détail, et en effet une réalité fragmentée : d'ailleurs, ma présentation faite à la galerie Templon s'intitule Exposition de groupe.Chaque pièce est autonome, abstraite et figurative : c'est un état de la surface que je produis à un moment donné.Votre oeuvre dans son ensemble formet-elle une sorte de manifeste ?On l'apprendra peut-être plus tard...Ce n'est pas à moi d'en juger : de mon côté, j'avance par détail.Peut-on parler d'Agit-pop ?Non. Pas ici. Plutôt d'agit-prop : c'est un peu donner de mauvaises idées à la jeunesse. Ceci dit, la pièce Une certaine quantité d'oseille est assez violente.Vous êtes né en Algérie : cela a-t-il une influence ?Sans doute, mais je ne peux pas la nommer. Peut-être le fait que je sois né à l'Hôtel de la gare et que j'ai dû entendre des trains (rires). La notion de déplacement...Vous avez exploré au début de votre carrière des thèmes bibliques et mythologiques, des récits fortement liés à la parole...Cela parle dans mon travail : il y a un récit, une épopée...Vous faites également des films. L'oeuvre de Peter Greenaway vous parle-t-elle justement ?Pas mal. Mais c'est très lié aux années 80, le retour à la peinture classique : une sorte de théorie fabriquée, pas naturelle. Je suis plus proche de Bunuel ou Pasolini : le cinéma m'aide beaucoup, comme la pensée et la littérature d'ailleurs, plus que la peinture des autres.On n'invente rien : j'ai toujours cherché à inventer quelque chose de connu.Bunuel est d'ailleurs présent dans l'exposition...Ce qui montre bien que je n'invente rien, si ce n'est des relations entre les choses. J'aime beaucoup le Bunuel classique plutôt que surréaliste, qui, sous une apparence classique, se révèle subversif.Raison pour laquelle vous aimez Nougé ?Oui, car c'est sous-jacent : il faut chercher.Vous imaginez plutôt des énigmes ?Oui. Je fais des éléments de rébus, mais sans en faire : je suis nul en rébus.C'est très talmudique : il faut étudier et chercher tout le temps, la seule chose à faire aujourd'hui...Au début de votre carrière, vous signiez Actéon ?Une façon de pénétrer le cirque de l'art en armure : c'était un bouclier que de se cacher derrière cette figure, une protection.Actéon voit une déesse nue, et lui avoue qu'il va le raconter à tout le monde. Et comme c'est une divinité, elle lui jette de l'eau, le transforme en cerf et lui dit : " et maintenant, libre à toi de dire que tu m'as vue sans voile ". Chasseur, il est dévoré par ses chiens qui ne le reconnaissent pas.Cette histoire évoque la vue : la question de l'art, c'est qu'on voit. Peut-on dire ce qu'on a vu ou faut-il passer par un autre discours et se transformer. La littéralité me passionne...Bernard Roisin