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La littérature scientifique montre que la majorité des personnes âgées s'adaptent très bien à leur vieillissement et conservent une excellente qualité de vie, voire mieux. Comment expliquer ce " paradoxe du bienêtre ", alors que l'avancée en âge est souvent le théâtre d'événements stressants tels que la maladie, le veuvage, l'institutionnalisation, etc. ? Le modèle SOC (sélection, optimisation, compensation), développé en 1990 par Paul et Margret Baltes, de l'Université de Cambridge, nous ouvre une première piste.Illustrons le propos par un exemple : celui du grand pianiste Arthur Rubinstein, qui vécut jusqu'à 95 ans. Très vieux, arthrosique, il continuait à jouer en concert avec maestria et sans partition. Comment gardait-il ce haut niveau de dextérité et de compétence malgré les effets de l'âge sur son corps et sur son esprit ? Il s'en expliqua dans une interview, alors qu'il avait 87 ans. Primo, il réduisit son répertoire, se concentrant sur 5 partitions parmi les 40 qu'il jouait de mémoire auparavant. Sélection. Secundo, il répétait globalement moins de temps que par le passé, mais s'exerçait davantage sur les 5 partitions sélectionnées. Optimisation. Tertio, pour contrecarrer sa lenteur mécanique due à l'arthrose, il interprétait moins vite que précédemment les passages lents, de sorte que les passages rapides paraissaient plus rapides qu'ils ne l'étaient réellement dans son interprétation. Compensation.Point essentiel : les 5 partitions que Rubinstein avait choisies étaient évidemment celles qu'il préférait. Cinq partitions, c'est peu, dira-t-on. Peut-être, mais grâce à elles, il continua à sortir de chez lui et à voyager dans le monde, à faire des concerts, à répondre aux questions des journalistes... Tout profit pour sa réserve cognitive et donc pour contrecarrer son vieillissement cognitif.Plusieurs études ont mis en exergue qu'avec l'avancée en âge, nous avons tendance à nous centrer sur les informations positives au détriment des informations négatives. Fruit de travaux conduits par Laura Carstensen, de l'Université de Stanford, la théorie de la sélectivité socioémotionnelle, qui constitue la seconde grande théorie de l'adaptation (liée à l'âge), à côté du modèle SOC, montre que ce " biais de positivité " module le réseau social de l'individu via un impact sur son étendue et sa qualité. En effet, l'envie des aînés est de fréquenter des personnes qui suscitent chez eux des émotions positives, c'est-à-dire leurs proches. Partant du principe que la qualité doit l'emporter sur la quantité, ils réduisent de façon substantielle l'étendue de leur réseau social. Selon Laura Carstensen, la sélection qu'ils opèrent s'explique par leur volonté, face au "sentiment de finitude", de vivre le moment présent - on retrouve d'ailleurs la même attitude chez les enfants cancéreux. Le sentiment de finitude correspond à l'impression subjective du temps qu'il nous reste à vivre. À 20 ans, tout notre avenir est ouvert ; on se sent devant une vie " infinie " Vers 40 ans, on a vécu plus de temps sur terre que ce qu'il nous reste statistiquement à vivre, ce qui crée un sentiment de finitude. À 60 ans, notre avenir est plus fermé, de sorte que ce sentiment est beaucoup plus prononcé." Puisque les aînés aspirent à réduire leur réseau social, il ne faut donc pas promouvoir le lien social dans une maison de retraite, comme c'est généralement le cas, mais le lien familial ", insiste Stéphane Adam, responsable de l'unité de psychologie de la sénescence à l'Université de Liège. "Il convient de revoir les structures et l'organisation de ces institutions pour que les familles éprouvent l'envie de rendre visite aux résidents."Si l'on croise le modèle SOC et la théorie de la sélectivité socio-émotionnelle, la notion d'émotion positive est centrale. Rappelons-nous le cas d'Arthur Rubinstein, qui avait choisi de ne plus interpréter que ses partitions favorites. Cela signifie qu'il n'est pas nécessaire, dans une optique de maintien cognitif et de qualité de vie, que la personne âgée multiplie les activités. Par les effets collatéraux positifs engendrés, quelques-unes, voire une seule, peuvent suffire. Mais encore faut-il qu'elles soient appréciées du sujet, qu'elles rejoignent ses centres d'intérêt. Généralement, ceux-ci sont chevillés à des activités qu'il a largement pratiquées par le passé, pour lesquelles il a développé une expertise et des automatismes.Or, que sait-on du fonctionnement cérébral dans le vieillissement normal ou pathologique ? Que l'intégrité des processus cérébraux automatiques est plus longtemps préservée que celle des processus contrôlés, de haut niveau. " Aussi confronter un individu âgé, et plus encore un patient Alzheimer, à une situation nouvelle revient souvent à le placer dans une situation d'échec ", précise le professeur Adam. " Mieux vaut lui proposer des activités habituelles ou proches de celles qu'il pratiquait par le passé ; elles le mettront en situation de confort."C'est dans de telles activités que les effets collatéraux positifs jouent à plein. La personne âgée y gagnera généralement une plus grande estime de soi, un sentiment d'utilité et un raffermissement de ses liens sociaux et familiaux - autant de facteurs prédictifs de la qualité de vie et du bienêtre dans le vieillissement. Accessoirement, elle stimulera sa cognition.Il est simpliste de proposer à tous les aînés les mêmes activités, en partant du principe qu'elles seraient bénéfiques à chacun d'eux. Pis : pour Stéphane Adam, l'approche en vigueur dans certaines maisons de retraite peut être perçue comme une forme d'acharnement thérapeutique, voire de harcèlement teinté d'infantilisation.À ses yeux, la première question que doivent se poser les thérapeutes ou les soignants n'est pas " Qu'avons-nous à apporter aux aînés pour les stimuler ? ", mais " Qu'avons-nous à apprendre d'eux ? ". Prenons l'exemple de la thérapie par réminiscence, destinée aux patients Alzheimer. Des images, des photos, des odeurs, des musiques... leur sont présentées. La mémoire des faits anciens étant habituellement la dernière à se détériorer chez ces malades, l'idée est de faire remonter à la surface des souvenirs personnels, un peu selon le principe de la madeleine de Proust, et ainsi d'aider les personnes concernées à maintenir un sentiment d'identité et d'appartenance, à améliorer leur vie sociale et à mieux percevoir le continuum qui relie leur passé et leur présent.Cette approche est cohérente, mais ses modalités d'application sont très critiquables. Montrer une photo de la Tour Eiffel à 10 patients et demander à chacun d'eux, dans un cadre thérapeutique, quels souvenirs personnels évoque cette photo est scolaire, infantilisant et ne génère aucun effet bénéfique par stimulation de l'estime de soi ou d'un sentiment d'utilité. " Autre chose est d'apprendre qu'un patient a vécu à Paris, de tomber la blouse blanche, de s'asseoir à côté de lui et de solliciter simplement ses conseils sur les quartiers à visiter, les bons restaurants, etc., indique Stéphane Adam. C'est la même " activité ", à savoir récupérer des souvenirs personnels, à ceci près qu'ici la personne a le sentiment qu'on s'intéresse à elle (ce qui stimule l'estime de soi) et que l'information qu'elle donne est utile à son interlocuteur (sentiment d'utilité). Cela génère chez elle bien-être et qualité de vie. "Et le psychologue de conclure que la simple conversation, la " papote " orientée sur l'histoire personnelle est probablement l'outil thérapeutique le plus sous-estimé et sous-utilisé dans les institutions pour personnes âgées.