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En 1981 paraissait l'ouvrage de Jean-Charles Terrassier, " Les enfants surdoués ou la précocité embarrassante " : l'auteur y introduisait le concept de dyssynchronie interne et sociale, en abordant les difficultés rencontrées par les enfants à haut potentiel. Pendant près de 20 ans, ce sera l'un des seuls ouvrages en langue française disponible sur le sujet... " Il y a encore 15 ans, quand nous avons commencé à nous y intéresser, ce sujet n'était absolument pas connu ", expliquent Sophie Brasseur et Catherine Cuche. Aujourd'hui, par un étrange effet de balancier, les " HP " semblent partout. À la moindre difficulté scolaire ou relationnelle, le soupçon d'une " trop " grande intelligence est brandi par des parents inquiets, souvent raillés par un entourage qui les soupçonne à son tour de vouloir " se vanter "...Le haut potentiel ne serait-Il donc qu'un " effet de mode " ? Non, répondent les auteures. Sa fréquence est d'ailleurs stable partout dans le monde, même si tous les pays ne situent pas le seuil de QI permettant de définir le haut potentiel au même niveau. En France, le seuil se situe le plus souvent à 130, ce qui conduit à considérer qu'environ 2,5 % de la population est concernée. En Belgique, les chercheurs se sont mis d'accord pour le situer à 125 (5 % de la population). " Le critère de 125 est déterminé par l'idée que la différence ressentie ou le décalage que peut présenter la personne en termes d'apprentissages/d'efficience mentale est suffisante pour qu'elle soit prise en considération ", expliquent Sophie Brasseur et Catherine Cuche. À l'échelle d'une classe, cela représente donc un à deux enfants en moyenne.Si le QI reste la condition sine qua non pour décréter la présence d'un haut potentiel, il importe par ailleurs de " contextualiser ce résultat avec les autres sphères du fonctionnement de la personne afin de comprendre ses besoins spécifiques et d'exclure certains troubles d'ordre affectif ". Il n'est en effet pas rare de voir des enfants surinvestir précocement la sphère intellectuelle pour lutter contre des angoisses envahissantes. L'identiication doit donc se faire avec inesse.Comme l'intelligence en général, le haut potentiel aurait une base génétique forte. Les résultats d'études sur des enfants adoptés et sur les jumeaux tendent en effet à montrer que 40 à 60 % de la variation des résultats au test de QI chez l'enfant et 60 à 80 % de la variation des résultats chez l'adulte sont dus aux facteurs génétiques. " Il n'est pas rare que des parents se découvrent " haut potentiel " après avoir consulté pour leurs enfants ", illustrent Sophie Brasseur et Catherine Cuche. Cependant, le haut potentiel est aussi influencé par l'environnement : un milieu stimulant permet d'en faire un meilleur usage. A contrario, il ne peut à lui seul engendrer un QI supérieur à la moyenne...Dès la petite enfance, le haut potentiel a d'ailleurs tendance à se manifester par une série d'avances développementales : acquisition précoce de la marche, du langage ou encore de la lecture ou du calcul (vers 3-4 ans). " Le cerveau de la personne à haut potentiel ne fonctionne pas de manière radicalement distincte de celui des autres personnes. Cependant, il existe des différences au niveau de la rapidité de développement de certaines zones cérébrales, de la densité et de l'intensité de l'activation de certaines zones dans le cerveau (le réseau fronto-pariétal). " Souvent doté d'une excellente mémoire, l'enfant à haut potentiel a tendance à réussir " sans étudier "... jusqu'à un certain point. " Les études mettent en évidence un taux de réussite scolaire plus important des hauts potentiels jusqu'à l'âge de 16 ans ", expliquent Sophie Brasseur et Catherine Cuche. Des difficultés apparaissent en revanche plus fréquemment dans le supérieur. " Soit ces personnes ont l'habitude de travailler par intérêt pour la matière, mais de manière complètement excessive, avec la difficulté à gérer son temps et à s'organiser que ça entraîne. Soit elles procrastinent à l'infini parce qu'elles savent qu'elles n'auront jamais le temps de faire tout ce qu'elles aimeraient faire pour vraiment maîtriser cette matière. "Les personnes à haut potentiel présentent aussi des caractéristiques spécifiques en termes de gestion des émotions. " Dès l'enfance, de par leurs capacités intellectuelles, les personnes ayant un haut potentiel peuvent être amenées à assimiler une série d'informations (par exemple sur la mort, les risques de développer des maladies, le réchauffement climatique, etc.) qu'elles vont comprendre sur le plan cognitif, mais qu'elles ne seront pas toujours capables d'intégrer d'un point de vue affectif et psychique, faute d'avoir le recul et l'expérience de vie nécessaire. Ce constat (la gestion des émotions n'est pas aussi aisée pour moi que la compréhension dans le registre intellectuel) peut créer de l'anxiété ", expliquent les deux psychologues. De même, les " HP ", de par leur capacité à traiter rapidement une information, peuvent avoir des difficultés à expliciter les étapes de leur raisonnement. " En situation émotionnelle, leur cerveau s'empare rapidement des signaux et les soumet d'emblée à un traitement de l'information intellectualisé, dans un mode " résolution de problème ", ne laissant pas de temps à la mise en place de l'identification de l'émotion. Pour imager ce processus, on pourrait se représenter qu'ils ont déjà réagi avant même d'avoir pris conscience qu'ils ont ressenti de la peur. " Ce qui conduit parfois leur entourage à les considérer comme " bornés " ou insensibles...Si on estime qu'on peut identifier le haut potentiel de manière fiable à partir de 5-6 ans, de nombreuses personnes restent " non identifiées " comme HP. " Il est évident qu'il y a beaucoup moins de personnes qui nous consultent que ces fameux 5% de la population. D'ailleurs, ce n'est pas forcément un problème ", expliquent les spécialistes. N'étant ni une maladie ni une caractéristique qui génère forcément des difficultés, le haut potentiel ne doit pas faire l'objet d'un " dépistage " systématique. " L'évaluation a, en outre, un coût temporel, financier et surtout psychologique. En consultation infantile, nous constatons que la demande est souvent portée par les adultes. Cette démarche n'est pas banale et est relativement intrusive pour l'enfant. Il est donc nécessaire d'évaluer le bénéfice de l'évaluation psychologique au regard du coût psychique pour l'enfant. Enfin, il arrive aussi que la personne et/ou son environnement soient en capacité de bien cerner ses besoins et d'y répondre sans devoir passer par une identification. C'est d'ailleurs ce qui se produit pour de nombreux individus à haut potentiel qui ne présentent pas de difficultés. "Néanmoins, Catherine Cuche et Sophie Brasseur constatent qu'aujourd'hui, les adultes sont de plus en plus nombreux à consulter pour euxmêmes autour de 30-40 ans, soit parce que leurs enfants ont été identifiés à haut potentiel, soit à la faveur d'un tournant de vie... et parfois d'un burnout. " Les médecins sont des partenaires privilégiés dans l'identification, car les manifestations somatiques ne sont pas rares. Nous recevons beaucoup de personnes qui sont fatiguées d'un fonctionnement qui amplifie les émotions ", expliquent-elles. Pour certaines de ces personnes, qui se perçoivent depuis longtemps comme " à part ", cette identification peut permettre de restaurer une meilleure estime de soi, quand elle ne préside pas à une reconversion. " L'enjeu reste dans tous les cas de mieux accepter son fonctionnement et d'en tirer le meilleur profit pour son épanouissement personnel. "