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Internet fourmille d'informations sur la dépression : symptômes, autotests, avis sur ce qui marche ou non... On ne s'y retrouve plus. Nous n'aborderons ici que la dépression majeure, et donnerons la parole à un psychologue qui réalise un grand nombre de recherches sur ce sujet, le Pr Filip Raes, psychologue clinicien (KU Leuven). Selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), en 2030 la dépression constituera la principale cause de perte de la qualité de vie dans les pays à revenu élevé, bien avant les cardiopathies ischémiques.1 Mais la dépression est-elle réellement en augmentation ? L'American Academy of Pediatrics a comparé la prévalence sur 12 mois de la dépression chez des adolescents (12-17 ans) et des jeunes adultes (18-25 ans) en 2005 et 2014. On assiste à une augmentation de la prévalence, avec des chiffres qui passent respectivement de 8,7 à 11,3 % et de 8,8 à 9,6 % ((p <0,001).2 Pour le traitement de la dépression majeure chez l'adulte, les recommandations (Domus medica, KCE...) sont unanimes. " En ce qui concerne la dépression clinique - un trouble dépressif majeur - il vaut mieux, en particulier dans les formes sévères, suivre une double voie dès le départ : les médicaments et la psychothérapie. Cette combinaison donne les meilleurs résultats. En outre, il existe des indications selon lesquelles les antidépresseurs et la psychothérapie agissent sur différents aspects de la dépression et peuvent avoir un effet complémentaire. Mais lorsque le patient veut en choisir un seul, optez de préférence pour la psychothérapie qui donne le meilleur pronostic à long terme. La psychothérapie permet de voir où quelque chose a mal fonctionné et apprend au patient à mieux réagir lorsque la situation se représentera. "Dans la plupart des directives, l'utilité des médicaments est remise en question dans la dépression légère à modérée. " Un certain nombre de scientifiques, tels que Pim Cuijpers3, proposent de ne pas bouder les médicaments dans les dépressions légères à modérées - en fonction des critères du DMS-V - mais à la condition de les associer à la psychothérapie. "Le médecin généraliste reste toujours la personne de référence la plus importante pour la plupart des gens : la plupart des personnes souffrant de phobies et de dépression vont le voir et continuent à ne consulter que lui. " Beaucoup de généralistes - je ne leur jette pas la pierre et j'ai beaucoup de respect pour eux - doivent comprendre ce qu'il se passe pour le patient en 10 à 15 minutes. Nous pouvons leur dire qu'ils devraient prescrire moins de médicaments, mais les patients attendent souvent de leur médecin qu'il leur prescrive quelque chose pour qu'ils se sentent mieux. De plus, dans certaines zones rurales, il n'est pas toujours facile de trouver à qui référer, même si les médecins commencent à mieux connaître les spécialistes des environs, afin d'envoyer le patient chez la bonne personne. Les cabinets où se côtoient des médecins généralistes et des psychologues permettent de réagir plus rapidement. "Un dernier obstacle tient dans le non-remboursement de la psychothérapie, mais la ministre " travaille sur le dossier... " C'est trop lent. La psychothérapie pour traiter les phobies et la dépression, les troubles psychiatriques les plus courants, devrait être remboursée à long terme. A toutes les personnes qui ont souffert de dépression dans leur vie, et qui se trouvent dans le creux de la vague, demandez-leur quand elles ont eu leur première dépression - parce que souvent elles n'ont pas souffert d'un seul épisode dépressif - : la majorité répondra " entre 12 et 20 ans ". Beaucoup de problèmes mentaux, de troubles psychiques - en particulier l'anxiété et la dépression - se manifestent pour la première fois à l'adolescence. Ce groupe d'âge doit être particulièrement tenu à l'oeil et il s'agit d'oser penser à la prévention chez les jeunes soupçonnés d'avoir une vulnérabilité. On peut recourir à d'autres méthodes de traitement pour les aider, comme par exemple les thérapies de groupe ou en ligne. " Beaucoup de dépressions légères à modérées peuvent aussi bien être traitée par des programmes de traitement en ligne qu'en consultation en face à face avec un thérapeute, en particulier lorsque le coach ou le thérapeute peut donner des conseils supplémentaires via l'ordinateur. Il est possible d'avoir une approche intégrative avec des contacts en face à face et une aide en ligne en complément. La recherche montre que ces méthodes alternatives fonctionnent bien pour les personnes atteintes de dépression légère à modérée. "La rumination est une vulnérabilité que l'on a : certains ruminent plus que d'autres. " Nous savons que les gens qui ruminent sont plus susceptibles de souffrir de stress, d'anxiété, de dépression, de troubles alimentaires, de toxicomanie. Une étude récente sur 700 adolescents montre que la rumination prédit l'apparition de symptômes dépressifs à terme chez les adolescents ; lorsque ce constat est fait, vous avez de quoi prendre les devants et agir. Il existe des formations pour apprendre à reconnaître plus vite les ruminations et les gérer différemment. Cependant, s'il faut être attentif aux comportements physiques, je reste convaincu qu'il faut également s'attacher à l'hygiène mentale : est-ce que souffre d'anxiété, de stress, de dépression ? D'où viennent-ils ? Et que puis-je y faire ? " L'objectif est de faire en sorte que les jeunes cherchent plus rapidement une aide en cas de problème, mais il faudra encore un certain temps avant que le tabou autour de la santé mentale ne disparaisse complètement dans la société. Sans traitement, la dépression disparaît après six mois en moyenne ; mais à terme, une dépression non traitée présente un pronostic moins favorable, quel que soit le risque de suicide. " A chaque nouvelle dépression, le patient est toujours plus vulnérable, avec moins d'envie ou d'énergie pour en sortir. Pour éviter la rechute, il est nécessaire de trouver ce qui est décisif dans cet épisode de dépression afin de travailler sur cet aspect, et de pouvoir choisir parmi les options de traitements disponibles celui qui conviendrait le mieux au patient. Et pour cela, il faudra encore davantage de recherches. "Références : 1. Mathers CD et al. Projections of global mortalityand burden of disease from 2002 to 2030. PLoS Med 2006 ; 3(11) : e442. 2. Mojtabai R et al. National Trends in the Prevalence and Treatment of Depression in Adolescents and Young Adults. Pediatrics. 2016 ; 138(6) : e20161878 3. Cuijpers P. Combined Pharmacotherapy and Psychotherapy in the Treatment of Mild to Moderate Major Depression. JAMA Psychiatry. 2014 ; 71(7) : 747-8.