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Ils sont venus, atteints de symptômes aussi divers que d'intensité variable. Inquiets, craignant d'être devenus des vecteurs contagieux d'une affection potentiellement redoutable pour les plus fragiles. Certains ne se plaignent de rien, mais ont approché récemment un collègue, un parent, un enseignant dont la contagiosité n'est apparue qu'après coup. Testés en consultation, ils se mettent en attente, peu rassurés par les médias et vaguement culpabilisés de n'avoir sans doute pas suffisamment respecté les recommandations. Le sentiment dominant toutes les annonces de positivité aux tests réalisés cette semaine est l'incrédulité, doublé d'un profond sentiment d'injustice. Dans leur grande majorité, ces patients atteints sont d'une incroyable normalité, ne fréquentant ni les bistrots bondés, ni les restaurants recherchés affichant complet en permanence, ni même les fêtes de famille chaleureuses où la distance sociale se réduit au fil des verres. Depuis mars, ils se sont cloîtrés, sacrifiant les rencontres familiales et la vie associative avec un pincement de coeur accepté par souci des autres. Depuis septembre, ils n'ont souvent répondu qu'à ce qu'on souhaitait qu'ils fassent, reprendre le travail en présentiel, retourner à l'école, réutiliser les transports en commun, s'occuper à nouveau des petits enfants, rejoindre leur activité bénévole. La reprise de la vie sociale, des repas fraternels, des accolades et de tout ce qui fait le sel de la vie serait pour plus tard. On rame pour que la société tourne, mais la vraie vie est autre chose. Quand s'annonce le diagnostic de Covid-19, la recherche d'un incident contaminant ne relève souvent qu'un moment unique où l'attention s'est relâchée, volontairement ou non. Un tel a accepté de participer à une réunion d'entreprise où sa présence était vivement recommandée, une autre a repris en charge des enfants en retard scolaire, un troisième a rencontré brièvement une collègue avérée positive le lendemain. Plus anecdotiques sont l'activité sportive imprévue, la rencontre avec distanciation sociale dans le cadre d'une association caritative ou religieuse, l'hébergement dans le nid familial d'un Tanguy attardé qui vit sa vie trépidante de jeune adulte, voire encore le câlin inattendu de cette maman pour ses deux enfants venus la rejoindre dans le lit douillet en début de weekend. Aucune de ces situations ne se trouve dans la transgression ou dans une vie festive débridée que la fermeture de l'Horeca puisse réguler. Rien que métro, [télé]boulot, dodo, école, et respect des consignes, trop injuste. On a beau chercher le comportement déviant systématisé, la négligence ou le déni, la rébellion ou la lassitude devant longueur des mesures imposées : il n'est rien dans le profil de ces nombreux patients infortunés qui puisse l'évoquer, d'où ce profond sentiment d'injustice qu'ils expriment tous : tout ça pour ça. S'il est bien commode de stigmatiser une catégorie d'âge, une ethnie, la fréquentation de salles de spectacle, de fitness ou de restauration, un lieu de culte, un moyen de transport, la réalité vécue s'avère infiniment plus complexe. Sauf peut-être... A tous ces patients incrédules, oserait-on ébaucher une réponse unique ? Depuis sept mois, ils sont partis en mer avec le bateau le plus fiable, la meilleure carte de navigation possible pour éviter les brisants, le meilleur sonar pour débusquer les bancs de poissons, les meilleurs filets. Leur sagesse était leur prudence, exemplaire. Mais leur filet était troué, sans qu'ils puissent s'en rendre compte. Et le virus injuste qu'ils évoquent n'est simplement qu'un virus malin, attendant son heure, guettant l'orifice dans la nasse. Rien ne sert ni de s'auto culpabiliser, ni d'accuser le collègue contaminant, le fils étudiant à Louvain-la-Neuve, le câlin dans le lit le weekend, le patron du bistrot ou la STIB : nous sommes tous des victimes dans cette sinistre partie de pêche, inutile d'en rajouter. Et surtout ne jugeons pas.