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85ans, c'est l'âge qu'a attendu Woody Allen, qui se déclare avant tout écrivain dans les dernières pages du livre, pour coucher sur papier le récit de son existence (pour imiter son sens de l'humour, on dira que c'est un choix plus opportun qu'à 45). Une vie débutée en tant que fils unique d'une famille juive de Brooklyn, d'un père travaillant dans un milieu interlope, et d'une mère comptable qui fit bouillir la marmite, les deux formant le couple aussi mal assorti que Hannah Arendt et Frank Sinatra. Allan Stewart Konigsberg de son vrai nom se défend d'être un intellectuel: il n'aime au départ que le base-ball, la magie qu'il pratique en amateur, se révèle un cancre à l'école (il quitte très vite l'université) et, s'il se plonge dans les classiques de la littérature, c'est pour mieux séduire les belles jeunes filles intellectuelles bourgeoises qui le font fantasmer. Et il y a autre chose.... Car on l'a presque oublié: Woody Allen a d'abord débuté comme humoriste, écrivant d'abord pour les autres, puis pour lui-même, avant de connaître rapidement le succès avec la télévision d'abord, puis le cinéma. Ce citadin binoclard qui déteste la campagne, neurasthénique et angoissé, avoue dans "Soit dit en passant" ne savoir faire qu'une chose, des films: métier qu'il a appris sur le tas, scénariste bien plus que réalisateur, refusant de multiplier les prises, souhaitant voir la journée de tournage se terminer à 17 h afin de rentrer chez lui dans son appartement donnant sur Central Park, afin de regarder un match de base-ball ou de basket, voire un vieux Bergman devant un plat à emporter. " Plutôt que de ne jamais cesser de vivre dans le coeur et l'esprit du public, je préfère continuer à vivre dans mon appartement." Cet asocial, au fond plutôt solitaire, ne s'épargne pas, s'amoindrit même face à des Scorsese ou des Coppola, sauf lorsqu'il s'agit de se défendre des accusations de pédophilie portée contre lui par Mia Farrow ; l'affaire prend une centaine de pages (sur 500), où il tente et réussit à convaincre le lecteur de son innocence, son ex-compagne apparaissant comme une mère "adopteuse", peu intéressée par ses sept enfants dont nombre d'adoptés (elle en rapporte certains comme des jouets défectueux lorsqu'elle n'en est pas satisfaite, rapporte-t-il), imposant une discipline de fer combinée, semble-t-il, à un manque d'amour criant. Durant leur 13 années de liaison (qui comme par hasard s'achève durant Husbands and Wives), Woody et Mia ne vivront pas ensemble, ce dernier gardant une distance qui l'empêche de voir et comprendre ce qui se passe (mais veut-il le savoir? ) et que lui racontera plus tard Soon Yi, la fille adoptée par l'actrice bien avant son irruption, et devenue sa femme plus tard. Les premières victimes furent bien sûr les enfants dont plusieurs se suicidèrent. Tandis que l'enquête lavait Allen des accusations de pédophilie (la charge de la preuve semble peser sur l'accusé et pas l'accusateur), la rumeur, elle, continuait à circuler malgré tout, et reprit vigueur lorsque Satchel (ou Ronan), fils biologique de Allen élevé par sa mère, et Dylan, jeune fille adoptée conjointement par le couple à l'époque et "victime" du paternel adoptif, réitérèrent les accusations à l'aune de la vague metoo. Manifestement, les médias même les plus sérieux - dont le New York Times cher à l'auteur, oublièrent les conclusions de l'enquête de l'époque, et Woody Allen se vit lâché par l'industrie du cinéma, et par la plupart des acteurs, trop effrayés des conséquences économiques d'une prise de position en faveur du réalisateur. Woody qui avait figuré à l'affiche du "Prête-nom" qui relatait les conséquences du maccarthysme dans le cinéma des années cinquante, fut lui-même semble-t-il victime d'une chasse aux sorcières. Ce misanthrope, qui n'attend rien de l'Humanité, préféra une fois de plus ne pas réagir... Écrit comme un scénario de ces films, si ce n'est que ces vannes percutantes sont insérées cette fois dans un monologue ininterrompu, "Soit dit en passant" balaie une carrière et un monde du show-biz américain sur plus de 60 ans, se révèle bavard, parfois plein de digressions, et un peu lassant dans sa façon d'interpeller constamment le lecteur (procédé peu utilisé par Allen dans ces films vis-à-vis du spectateur), Allen qui ne se présente pas comme un saint, semble se laisser parfois éblouir par la beauté plastique de ses conquêtes (sauf parvenu à la maturité, à près de 60 ans), au point de se faire sans doute manipuler et accuser à tord d'un crime qu'il n'a apparemment pas commis (n'est pas Polanski qui veut). Après Crimes et délits, et Tout ce que vous avez voulu savoir sur le sexe... il reste à Woody Allen un dernier film à tourner (après Rifkin's Festival dont la sortie a été repoussée à mai), celui de sa vie rêvée. Son titre? Tombe les filles et tire-toi...