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Le journal du Médecin : Le fait que le Clos Lucé, dernière demeure de Léonard de Vinci et devenu centre d'interprétation de l'oeuvre du génie italien, fasse partie de votre patrimoine familial, a-t-il joué le rôle de déclencheur dans l'écriture de votre roman? Paul Saint Bris: Non, mais le fait d'avoir été bercé dans cet univers y a sans doute contribué. L'idée du roman découle en fait de mon travail de directeur artistique, oeuvrant sur les images et contribuant à la frénésie visuelle de notre époque. Je souhaitais traiter de notre rapport aux images, à la beauté, à l'art et au temps. Je me suis intéressé aux métiers de la restauration, notamment à celle de la "Sainte Anne" en 2010, à l'occasion des 500 ans de ce chef-d'oeuvre de Léonard de Vinci. En visionnant le documentaire consacré à cette restauration, j'y ai trouvé matière à traduire mes propres préoccupations sur notre rapport au changement et aux images. Vous êtes directeur artistique dans la publicité et donc aux confins de la pub et de la culture, ce qui vous procurait un poste d'observation idéal dans le cadre de l'écriture de ce roman? Exactement. La restauration de La Joconde n'est qu'un prétexte pour parler de l'immuable image que nous avons tous en mémoire et qui a colonisé notre imaginaire: tenter de mesurer l'impact lorsqu'on modifie une image qui est dans la tête de chacun m'a paru très intéressant. Le métier de la restauration s'est par ailleurs révélé passionnant. Lorsque j'ai entamé mes recherches à ce sujet, j'ai réalisé qu'il y avait, dans la confrontation entre l'artiste et le technicien, matière à la dramaturgie, à raconter des histoires. On peut se questionner sur les conséquences d'un travail effectué durant de longs mois sur un tableau en face-à-face, en tête-à-tête avec un grand maître, et du fait de porter la main sur un chef-d'oeuvre. Que se passe-t-il dans cette lenteur, dans cette interaction? N'y a-t-il pas la tentation pour le restaurateur d'aller plus loin et de confronter durant ce processus son propre talent à celui du maître? En cherchant dans l'histoire de la restauration, j'ai découvert un restaurateur, Robert Picault, qui est le sujet du prologue du roman: au 18e siècle, il devient une sorte de superstar de la restauration. Une époque où la restauration n'est absolument pas cadrée, le restaurateur agissant presque comme un magicien. Il était capable de réaliser des transpositions, de décalquer la couche picturale, de la décoller d'un support sur un autre. Travaillant avec des chimies, il se situait totalement du côté occulte, voire obscur... Une sorte d'alchimiste? Voilà. Picault recevait des sommes faramineuses, et signait au dos des plus grands chefs-d'oeuvre de la Renaissance: Robert Picault, artiste. Il y avait donc matière à raconter le métier de restaurateur, mais aussi analyser notre rapport au temps. Peut-on en remonter le cours? N'y aurait-il pas dans chaque restauration l'illusion que l'on peut s'approcher de l'état initial? Il y a également le rapport entre conservateur, synonyme d'un certain immobilisme et conservatisme par rapport au monde mouvant de la publicité et des images, puisque dans votre roman la nouvelle présidente-directrice du Louvre est issue du monde de la communication... Il est vrai qu'aujourd'hui le numérique notamment a précipité le musée et les institutions dans une espèce de course à l'image, à la communication, qui valorise dès lors ces compétences. Imaginer qu'une directrice du Louvre soit issue du monde de la communication a un sens dans l'époque actuelle, car le new public management induit que l'on dirige les institutions publiques comme les entreprises privées. Vous dépeignez magnifiquement les personnages, pratiquant à votre tour un art du portrait. Seriez-vous peintre, en quelque sorte? Une comparaison qui me plaît, puisqu'en effet, j'ai fait une école d'art. J'entretiens une passion pour la photographie et la vidéo, qui sont mes médias de prédilection, mais également pour la peinture. Le fait d'avoir suivi un cursus artistique, d'avoir compris ce que c'était un ton, une couleur, des valeurs, des nuances, m'aide énormément dans mon travail. Et cela vous a permis d'exercer et d'acquérir un oeil, indispensable en tant que photographe. Vous le possédez également en tant qu'écrivain... Le premier projet était de faire de "L'allègement des vernis" une fiction: j'en ai d'abord réalisé un synopsis, avant de me poser la question de son développement sous forme de scénario ou sous forme romanesque. Et j'ai préféré la seconde, qui me permettait de ne pas rentrer dans le processus extrêmement long de la production cinématographique. Mais en effet, il y a quelque chose de l'ordre de la réalisation, du montage, avec des chapitres courts qui se présentent comme des scènes, que je m'imaginais comme si je les filmais. Avez-vous dès lors déjà réfléchi à une adaptation cinématographique du livre? J'en rêve et je suis convaincu qu'il y a matière. Le texte est d'ailleurs en lecture chez des producteurs. Et vous pensez le réaliser vous-même? Ce serait mon souhait, mais cela se passe rarement de la sorte. En général, les producteurs mettent une option sur un texte et ensuite procèdent à un montage financier en collaboration avec leur réalisateur favori. L'un des plus beaux chapitres, formellement et 'philosophiquement', s'intitule "Lâcher la rampe"... Un chapitre qui n'a pourtant aucune utilité dans la narration, mais qui est une sorte de parenthèse ajoutée tout à la fin du processus d'écriture, car j'avais besoin d'exprimer ce moment dans la vie, qui nous arrive à tous, où l'on ne comprend plus tout, où certains aspects de la société nous échappent. Soudain, on commence à parler du passé que l'on oppose au présent. Ensuite, que faire de ce constat que l'on fait tous un jour? Sera-t-on dans la réaction ou dans l'immobilisme? Va-t-on avoir la même attitude que le personnage d'Aurélien, conservateur de son état, mais qui tente de garder les yeux et l'esprit ouverts et de trouver la beauté là où instinctivement il n'irait pas la chercher? Même si vous l'avez ajouté en fin de rédaction, ce chapitre paraît être le coeur de l'ouvrage... C'est l'histoire de ce livre, qui est un prétexte pour raconter comment un homme, en perte d'adhésion avec son époque, avec son temps, va tenter de s'y accrocher, avec ses moyens et également avec son fardeau: la nostalgie. Nous héritons chacun d'une quantité différente de nostalgie et nous ne sommes pas tous égaux face à celle-ci. J'admire ceux qui n'en ont pas, qui sont tournés vers le présent et le futur. Gaetano, le restaurateur du livre, est un personnage de ce type. D'autres sont souvent nostalgiques, humeur qui se combine avec un amour du passé: la nostalgie est un carburant fabuleux pour l'imaginaire, mais également un sentiment qui empêche d'avancer. Lorsque l'on a reçu beaucoup de nostalgie en héritage, comme Aurélien, il est difficile d'être en phase avec la société. La crise de la quarantaine était-elle nécessaire afin de pouvoir écrire ce roman? C'est une très bonne question. Dans la publicité, nous produisons des images à un rythme accéléré. J'ai par ailleurs travaillé dans la mode, où celui-ci est encore plus rapide. À un certain moment, je me suis demandé si notre génération serait capable de créer des images qui nous survivraient 500 ans, à l'instar des chefs-d'oeuvre de la Renaissance, ou finiront-elles noyées dans cet immense flux d'images? J'étais pris par un sentiment de vertige. Et peut-être y a-t-il en effet quelque chose de l'ordre de la crise de la quarantaine, d'un premier regard rétrospectif.