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La mémoire épisodique est le support du stockage et de la prise de conscience d'épisodes personnellement vécus. C'est elle qui nous permet, par exemple, de nous souvenir de la manière dont s'est déroulé un dîner au restaurant avec trois amis. Selon les modèles théoriques, deux mécanismes - la recollection et la familiarité - nous permettent de déterminer si nous avons déjà rencontré auparavant un stimulus bien défini (animal, objet, odeur...) ou si nous avons vécu un événement donné en tant qu'acteur ou que témoin.Comme nous l'indiquions dans notre précédent numéro, la recollection se réfère à la récupération consciente et contrôlée d'un souvenir dans toute sa richesse, c'est-à-dire avec son contexte spatio-temporel ainsi que les émotions et pensées qu'il a suscitées. La familiarité fait référence à une récupération mnésique décontextualisée et relativement automatique qui nous confère l'impression, sans plus, d'avoir déjà rencontré un certain stimulus. Un lieu ou un visage, par exemple.Aussi bien dans l'amnésie que dans la maladie d'Alzheimer, même aux stades précoces, la fonction de recollection est altérée. En revanche, la familiarité semble subsister dans certains cas et pas dans d'autres, et selon les patients. Pourquoi ? D'après le modèle intégré de la mémoire1 qu'ont proposé récemment les chercheurs de l'équipe Vieillissement Pathologique et Mémoire du GIGA-Centre de Recherches du Cyclotron de l'Université de Liège, la familiarité met en oeuvre plusieurs processus qui peuvent être sélectivement altérés, ce qui pourrait expliquer que suivant la nature des déficits rencontrés et les caractéristiques de la trace mné-sique à récupérer, la familiarité " fonctionne " ou non.Si la trace d'un stimulus (objet, visage...) ou d'un événement a pu être encodée, l'éclosion d'un sentiment de familiarité nécessite que cette trace soit attribuée au passé, à la mémoire, et pas à une caractéristique du stimulus qui pousserait le sujet à se dire intérieurement : " Non, ce n'est pas X, c'est quelqu'un qui lui ressemble ", alors que la personne observée est bien X.Le sentiment de familiarité serait intimement lié à la plus grande facilité avec laquelle le cerveau traite une information quand elle a déjà été rencontrée auparavant. C'est ce que les psychologues appellent la fluence. Mais encore faut-il, nous y faisions allusion, que le signal de fluence soit attribué à la mémoire. Parmi les éléments (présentés dans notre précédent article) qui conditionnent l'attribution figure en bonne place la métacognition, l'activité mentale d'un individu à propos de ses propres processus mentaux - en l'occurrence, la fiabilité qu'il accorde à sa mémoire. " Nos travaux de recherche laissent à penser qu'en raison des échecs de remémoration qu'ils essuient au quotidien, les patients amnésiques perdent progressivement confiance en leur mémoire, de sorte qu'ils finissent par renoncer à lui attribuer l'origine des sentiments de fluence qu'ils éprouvent ", précise Marie Geurten, chercheuse postdoctorante au sein de l'équipe Vieillissement Pathologique et Mémoire, dirigée par Christine Bastin, chercheuse qualifiée du FNRS.Dans une étude récente2, l'équipe Vieillissement Pathologique et Mémoire a manipulé le contraste lors de la présentation, à des sujets contrôles et à des patients amnésiques, d'images à mémoriser. On sait par exemple que des sti-muli présentés sur un fond clair sont plus faciles à traiter et, partant, génèrent un sentiment de fluence plus affirmé. Les neuroscientifiques de l'Université de Liège ont brouillé le contraste lors de la projection d'images, mais de façon subtile : déceler la manipulation réclamait un effort d'attention particulier. Il apparut que contrairement aux sujets contrôles, les patients amnésiques détectaient la manipulation et donc, probablement, cherchaient des sources alternatives de fluence dans l'environnement du stimulus afin d'écarter le fait que leur mémoire puisse être à l'origine de l'impression primaire de facilité de traitement de l'information. Lors de la tâche mnésique proprement dite (reconnaissance d'images déjà vues), le pattern de performance des patients amnésiques se révéla systématiquement en défaveur des images les plus claires, les plus nettes, bref les plus fluentes." Nous avons observé un changement métacognitif au niveau des processus d'attribution, commente Marie Geurten. " Le patient va inconsciemment s'abstenir d'utiliser l'indice de fluence comme indice mnésique sauf s'il ne trouve absolument aucune autre explication alternative dans l'environnement à sa facilité de traitement de l'information. Cela est très dommageable et peut paraître absurde, car le sentiment de fluence est le seul indice mnésique qui reste aux patients amnésiques. Néanmoins, cela peut se comprendre : la manière de fonctionner de ces personnes est adaptative, dans la mesure où elles cherchent à éviter les erreurs par une modification de leurs processus d'attribution."Que ce soit chez les patients amnésiques ou chez les patients Alzheimer, les travaux du groupe de Christine Bastin montrent que plus le signal de fluence est fort, plus il risque d'être disqualifié. " En conséquence, ces patients pourraient très bien reconnaître comme familier une vague connaissance, mais pas un proche comme leur conjoint ou leurs enfants ", précise Marie Geurten.Les recherches mettent en évidence qu'en plus d'une défaillance au niveau de l'encodage de la trace mnésique et de sa récupération, les patients Alzheimer connaissent un changement d'attribution similaire à celui de leurs homologues amnésiques. Toutefois, contrairement à ces derniers, ils deviennent anosognosiques au fil du temps ; en d'autres termes, ils perdent la conscience de leurs déficits. Les travaux de l'équipe liégeoise soulignent que si l'on s'efforce de pratiquer une revalidation mnésique implicite chez les patients Alzheimer en associant systématiquement la fluence à des images qu'ils ont toutes déjà vues, afin de favoriser la recréation d'un lien " fluence-mémoire ", l'initiative ne porte ses fruits que chez ceux dont la métacognition est encore préservée." Nous avons en projet de suggérer à la Clinique de la Mémoire attachée au CHU de Liège de proposer une rééducation de patients Alzheimer non anosognosiques basée sur le même principe, mais utilisant des stimuli pertinents pour chacun de ces malades pris individuellement - des images de visages familiers, de produits qu'ils aimeraient acheter dans leur supermarché, etc. ", indique Christine Bastin, avant de conclure que cette rééducation leur procurera peut-être un gain de familiarité qui améliorera leurs performances mnésiques et leur qualité de vie.