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Selon les modèles théoriques, la mémoire épisodique, celle des événements personnellement vécus, peut s'appuyer sur deux mécanismes pour permettre à un individu de déterminer s'il a rencontré auparavant un stimulus bien défini (un visage, par exemple) ou si, comme acteur ou comme témoin, il a été au coeur d'un événement donné. Ces deux processus sont la recollection et la familiarité. La première se réfère à la récupération consciente et contrôlée d'un souvenir dans toute sa richesse, c'est-à-dire avec son contexte spatio-temporel ainsi que les émotions et pensées qu'il a suscitées. La seconde fait référence à une récupération mnésique décontextualisée et relativement automatique qui nous confère l'impression, sans plus, d'avoir déjà rencontré un certain stimulus. Un lieu ou un visage, par exemple - Ce parc me dit quelque chose...À l'Université de Liège, l'équipe Vieillissement pathologique et mémoire du giga-Centre de recherches du cyclotron, dirigée par la neuropsychologue Christine Bastin, a proposé un modèle1 qui intègre l'ensemble des connaissances les plus récentes sur la mémoire. Il se distingue ainsi de la plupart des modèles antérieurs du fonctionnement mnésique, qui se focalisaient sur une dimension unique de l'organisation de la mémoire." Selon notre modèle ", indiquent Christine Bastin et les coauteurs de l'article décrivant ce modèle, " différentes régions de notre cerveau encodent les composantes de nos expériences selon leurs natures respectives (par exemple, un visage ne sera pas encodé de la même manière qu'un objet ou un paysage). Pour ce faire, nos régions cérébrales enregistrent les différents niveaux qui constituent la structure d'une expérience (par exemple, depuis la couleur d'un objet jusqu'à l'identité unique qui rend cet objet différent d'un autre qui lui ressemble). Si, par la suite, nous revoyons un élément déjà rencontré, c'est-à-dire une composante, une partie de l'événement vécu - un visage, une parole, un son, un objet..., la trace créée sera réactivée, le cerveau traitera plus rapidement les parties qui la composent, et nous éprouverons un sentiment de familiarité. Si la trace réactivée englobe toutes les composantes associées à cet élément lors de sa rencontre (telles que l'environnement, les pensées, les émotions...), nous aurons l'impression de revivre mentalement l'expérience passée dans toute sa richesse. "Toutefois, la réactivation d'une trace ne se traduit pas automatiquement en une expérience subjective, un souvenir. Les chercheurs liégeois se sont particulièrement intéressés à ce phénomène dans le cadre de la familiarité. Cette fonction semble être préservée dans certains cas chez des patients Alzheimer en début de maladie et chez des personnes amnésiques, contrairement à la fonction de recollection. Pour l'équipe dirigée par Christine Bastin, l'éclosion d'un sentiment de familiarité met en jeu non seulement une représentation (trace mnésique), mais également un processus d'attribution de cette dernière en lien avec ce que les psychologues appellent la fluence.Expliquons-nous. En 2002, Bruce Whittlesea, de la Northwestern University dans l'Illinois, émit l'hypothèse que le sentiment de familiarité naîtrait de la plus grande facilité avec laquelle le cerveau traite une information quand elle a déjà été rencontrée précédemment. En quelque sorte, le " sillon " serait tracé. " De façon imagée, on pourrait attribuer au cerveau le 'raisonnement' suivant : cette information a été traitée facilement, c'est donc que je l'ai déjà rencontrée. ", indique Christine Bastin. Néanmoins, expérimenter une impression de fluence ne suffit pas à éprouver un sentiment de familiarité. C'est ici qu'intervient l'étape d'attribution. Il faut en effet que le cerveau attribue le signal de fluence à la mémoire et non à une caractéristique du stimulus. Par exemple, au fait que tel visage soit parfaitement symétrique, ce qui rend son traitement cérébral plus aisé. Interviennent en outre les attentes cognitives. " Prenons un exemple, dit Marie Geurten, postdoctorante au sein du groupe Vieillissement Pathologique et Mémoire. Lorsque nous sommes à l'étranger, la probabilité de croiser par hasard une connaissance est virtuellement nulle, de sorte que les attentes du cerveau par rapport à cet événement sont théoriquement très faibles. Par conséquent, si nous croisons effectivement, en dehors de notre environnement habituel, une personne que nous connaissons, nous aurons plus fréquemment tendance à conclure que ce n'est pas la personne en question mais quelqu'un qui lui ressemble. "L'attribution est donc une voie complexe reposant sur des processus d'inférence et des attentes cognitives. Selon l'hypothèse de Christine Bastin et de son équipe, elle sert d'intermédiaire entre la réactivation d'une trace mnésique et l'expérience subjective subséquente vécue par le sujet, lequel, c'est selon, se remémore un souvenir (recollection) ou éprouve un sentiment de familiarité.Le cortex transentorhinal est habituellement la première région cérébrale atteinte dans la maladie d'Alzheimer, car c'est là que débute, des années avant la manifestation des symptômes de démence, l'accumulation des dégénérescences neurofibrillaires faisant suite à une accumulation anormale de protéines tau. D'après le modèle des neuroscientifiques liégeois, le cortex transenthorinal permet l'identification d'un objet particulier (y compris un visage) à l'exclusion de tout autre. " À l'appui de cette hypothèse, nous avons montré qu'il existe une corrélation entre la capacité à reconnaître les objets en tant qu'entité unique et le volume du cortex transentorhinal chez les personnes présentant des mild cognitive impairments amnésiques, c'est-à-dire des troubles cognitifs léger de nature amnésique ", commente Christine Bastin. Une fois lésé, ce cortex ne permettrait plus la création de la représentation d'un objet en tant qu'entité bien définie. En revanche, la déficience du cortex transentorhinal ne devrait pas entraver la familiarité quand celle-ci ne nécessite pas l'identification d'un objet unique. Aux premiers stades de la maladie, un patient Alzheimer devrait encore être à même d'indiquer, par exemple, qu'il a vu un chat mais sans pouvoir préciser que c'est Tom, celui du voisin.Cependant, comme nous l'avons vu, la familiarité peut être mise en échec en raison d'une défaillance des processus d'attribution liée à des problèmes d'inférence ou à des attentes cognitives. Selon Christine Bastin et son équipe, l'inférence est elle-même très influencée par un autre facteur : la métacognition, cette activité mentale qu'un sujet déploie à propos de ses propres processus mentaux. " Avec une même qualité de trace mnésique, deux personnes pourront attribuer différemment un signal de fluence selon qu'elles ont plus ou moins confiance en leur mémoire ", souligne Marie Geurten. Nous aborderons cette problématique dans notre prochain numéro à travers les cas des patients Alzheimer et des patients amnésiques. " En effet, ils peuvent nier avoir déjà vu quelque chose précédemment malgré le fait que la trace mnésique est bel et bien réactivée ", précise Christine Bastin. Et d'ajouter qu'en raison des échecs de mémoire qu'ils essuient au quotidien, ils ne se fieraient plus, semble-t-il, à l'impression de facilité (la fluence) qui accompagne la réactivation de la trace.Au-delà de cette question particulière, l'évaluation des altérations touchant certains mécanismes sous-tendant la familiarité pourrait présenter un intérêt diagnostique en tant que biomarqueur cognitif précoce de la maladie d'Alzheimer, à côté des biomarqueurs cérébraux que sont la présence de plaques amyloïdes ou de dégénérescences neurofibrillaires dans le cerveau. Signatures histologiques qui ne constituent pas une preuve absolue de pathologie démentielle.