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L'impact sociétal de la maladie d'Alzheimer est tel qu'elle devait inévitablement intéresser le monde culturel, les cinéastes et les écrivains tout spécialement. En littérature, deux tendances se dégagent, les récits-témoignage et les oeuvres de fiction. Parmi ces dernières, citons le tout récent premier roman de Melissa, Tout le bleu du ciel (1). Ces oeuvres aident le lecteur à toucher du doigt le drame quotidien que constitue l'enfoncement d'un être dans la démence, avec ce que cela représente comme rupture avec autrui, désarroi de l'entourage, perte de conscience de soi. Le dément est-il encore personne humaine? Cette question ouvre la porte sur l'interrogation ultime, de nature ontologique: " Qu'est qu'une personne?" Davantage axés sur la démence que le magnifique ouvrage de Shishiro Fukazawa, Etude à partir des chansons de Natayama (1956), somptueuse méditation sur la vieillesse (2), citons Serges Revzani, L'éclipse, Arles, Acte Sud, 2007 ; Stefan-Merryl Block, Histoire de l'oubli, Paris, Albin Michel, 2009, premier livre d'un romancier flamboyant, d'entrée de jeu écrit aux confins de la génialité ; Anne Geiger, Le vieux roi en son exil, Gallimard, nrf, 2012 ; l'époustouflant récit de Sarah Cohen-Scali, Août 61, Paris, Albin Michel, 2019. Et ceci n'est qu'un florilège. Tout le bleu du ciel, de Mélissa Da Costa, est un road trip écrit sur une tonalité intimiste, tout en simplicité et d'une grande finesse d'analyse psychologique. Le livre raconte l'histoire d'Emile, âgé de 26 ans et atteint d'une forme précoce de la maladie d'Alzheimer, parti en camping-car vivre les deux dernières années de sa vie en compagnie d'une jeune femme, rencontrée sur le net, la seule à avoir répondu à son annonce. " Une maladie neurodégénérative entraînant une perte progressive et irréversible de la mémoire... Il préfère savoir qu'il mourra bientôt. Deux ans, c'est bien. Il peut encore en profiter un peu." Ses parents l'inscrivent dans un essai-clinique. Il refuse. Son ami Renaud l'y pousse. Il refuse toujours. " Leur regard avait changé, leur comportement aussi." Pourquoi dès lors ne pas profiter de ces deux ans pour s'échapper, vivre libre, sans entrave ni contrainte, se fondre dans les majestueux paysages des Pyrénées? Acheter un camping-car et confier au net une invitation à partager ces deux années. Une invitation à un inconnu, comme une bouteille lancée à la mer. Une fille répond, étrange d'ailleurs. Un petit bout de femme, l'air renfrogné, taciturne, comme éteinte, absente d'elle-même, indifférente à tout et à tous, maigre, mystérieuse, aimant la nature, aspirant elle aussi à un voyage improvisé. " Son téléphone, éteint, est posé à côté de lui. Il ne le rallumera plus jamais." Tout le bleu du ciel entrecroise deux procédés narratifs, le road-trip et le huis clos. La cohabitation est difficile. Joanne semble tellement renfermée, renfrognée même. Rien ne semble l'intéresser, en dehors de ses méditations, quand elle est assise près des ruisseaux, dans les herbes, les sous-bois. Cependant, elle guide Émile dans sa découverte de la simplicité. L'homme qui ne savait pas assumer la demande de conception émanant de sa compagne, découvre le romarin. Son armure d'homme se fissure. Les plantes aromatiques peuvent forcer sa carapace. " Elle sourit à cause du romarin.... Il en reste sans voix, la fourchette à la main ; Il tente de prendre la mesure de ce qui vient de se passer, mais il n'y arrive pas." Joanne se réveille lentement, émerge peu à peu de sa léthargie émotionnelle. La pesanteur du temps. Les heures qui s'égrènent, les heures, les minutes, les secondes. Le temps est comme dilaté, ralenti. L'âme goûte chaque fragment de temps comme un fruit mûr. Les villages, les ruisseaux, les pentes abruptes, les cascades, les prairies, les fleurs, les myriades d'insectes et ce soleil de plomb qui anesthésiait tous et chacun défilent dans un quotidien de plus en plus lourdement dilaté, au point qu'Émile et Joanne avaient parfois le sentiment de s'y noyer. Et ce silence! " Ça n'a pas le charme du silence." À leur insu, une fidélité s'installe entre eux. Lorsqu'au début de leur périple, la pétulante Chloé, qui, la veille, avait partagé la couchette d'Emile, lui propose de quitter " la folle"), il refuse: " Je ne peux pas. Il y a Joanne." Joanne, cette inconnue qui s'ouvre timidement, par à-coups, comme une fleur déploie lentement sa corolle au petit matin. Le livre explore les sentiments, les désirs, les regrets, les rêves inassouvis, les peines et les joies de ces hommes et de ces femmes ordinaires, mais toujours impressionnants d'humanité. Ni Joanne ni Emile ne voyagent enfermés sur eux-mêmes. Ils côtoient tout au long de leur raid une foule d'hommes et de femmes, tous très bien typés, comme autant de chapelles, d'amitiés, de découvertes imprévues jalonnant leur route. La beauté des paysages côtoie l'humilité de ces gens ordinaires mais passionnants. Au cours de ce raid, Joanne et Emile finiront par devenir amants. Ultime cadeau de sa compagne de route, les parents pourront assister au décès de leur fils, quelque part dans la somptuosité d'un soleil couchant sur les Pyrénées. Mais Emile ne meurt pas vraiment. Rarement, une jeune romancière n'aura exprimé la coexistence de la vie et de la mort avec autant de simplicité et de luminosité. Lors de la réception d'enterrement, Joanne annonce qu'elle est enceinte, comme si, en définitive, la vie finissait par être toujours victorieuse, même sous une modalité transgénérationnelle. Le philosophe belge Jean Ladrière définissait quelque part la destinée comme la transformation du destin sous l'égide de la liberté. Le premier livre de Melissa da Costa est l'expression lumineuse de cette admirable formule.