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L e journal du Médecin : Depuis votre coup de gueule des semaines passées, y a-t-il une vraie amélioration au niveau global ? Dr Thomas Orban : On peut dire que les choses évoluent dans le bon sens. Au niveau des autorités, il demeure un problème de transparence. On n'a pas toujours l'information directement. Le premier exemple, ce sont les EPI (équipements de protection individuelle). Ce serait tellement plus simple de dire : il va y avoir x quantités, on va les distribuer aux généralistes, voici le plan. Sentez-vous une baisse des demandes de soins de patients identifiés Covid-19 ? C'est clair ! Vous avez donc plus de temps pour vous occuper de tous les autres patients, qu'on avait, dans un premier temps, oubliés pendant les premières semaines... Il faut mettre les points sur les " i ". Même si le CMG a souligné qu'il fallait travailler par téléphone pour les patients Covid-19, parce que le but était de protéger les patients et les médecins, on n'a jamais abandonné nos patients. Un médecin infecté, il va contaminer ses patients. En plus vous n'aviez aucune protection au début... On n'avait rien, en effet. Pour la plupart. Ceux qui l'étaient, c'est différent. Mais les médecins bien protégés ce n'était pas la majorité. Certains ont continué à travailler en se disant " ce n'est pas grave " sans prendre la mesure de ce que c'était... Mais on n'a jamais dit non plus de ne plus voir personne ! Les soins essentiels ont toujours pu continuer. Il faut le rappeler. Certains réécrivent l'histoire quelque fois... Pas méchamment, certes. On ne garde en tête que certaines choses et pas d'autres. à part au tout début où le temps nous a manqué, on a rapidement vu des patients qui devaient être vus : des épanchements pulmonaires, des choses comme ça. Mais on l'a fait en s'assurant d'un tri sélectif téléphonique visant à ne pas recevoir des patients symptomatiques. Ceci dit, le risque zéro n'existe pas puisqu'on peut rencontrer des patients asymptomatiques. Parlons thérapie même si c'est un sujet délicat. Qu'est-ce que le MG lui propose pour le soulager ? Nous avons publié un article sur des MG français qui prescrivent de l'azithomicyne plus du zinc et éventuellement un anti-inflammatoire en estimant avoir de très bons résultats. En hôpital, on sait qu'on dispose de la fameuse bithérapie hydroxychloriquine + azithromicyne... Vous les traitez avec ce genre de thérapie expérimentale ? Pour l'instant, les molécules sont rendues peu voire pas accessibles. L'AFMPS a fait en sorte qu'elles soient contingentées. Pour l'HCQ, à part pour un patient qui serait déjà dans les fichiers du pharmacien pour un traitement lupus par exemple, les autres patients n'en disposeront pas. Pour l'azithromicyne, il faudrait vérifier, mais c'est à peu près la même chose. Il s'agit pourtant d'un antibiotique assez banal... Pour ceux qui ont cet antibiotique dans la pharmacie familiale, leur médecin de famille pourrait leur dire : " Prenez-en ". Oui. De là à dire qu'on est sûr que ça marche... Qu'on a suffisamment de retour... C'est un peu tôt. Il faut quand même rappeler qu'on est censé travailler en regard de la science. Je sais bien que c'est une maladie émergente, et donc et donc et donc... C'est une chose de faire des trucs dans son coin parce qu'on estime que ça marche, c'est une autre chose d'en convaincre tous les collègues que c'est cela qu'il faut faire... Vous pensez donc que légalement et déontologiquement c'est OK ? Pour l'AZM, on prescrit hors AMM (autorisation de mise sur le marché), si c'est une infection virale Covid-19. Mais le patient ne sera pas remboursé. Il faut en principe indiquer " tiers-payant non applicable "... Mais légalement, vous le pouvez ? Ce n'est pas interdit ? Non. Mais toutefois, c'est contingenté. Je crois que le pharmacien ne peut pas en commander plus de 50% de ce qu'ils commandaient l'année passée à la même époque. C'est une manière de dire : on ne peut pas exploser les prescriptions car un moment donné il va y avoir un stop. Je ne veux pas polémiquer davantage. Je viens cependant d'entendre que l'an passé, en France, il y a eu 36 millions de pilules de plaquénil consommées par divers patients souffrant de polyarthrite rhumatoïde et de lupus. Que, donc, cela ne pouvait être une molécule si dangereuse... Elle était même délivrée sans prescription... J'attire votre attention sur le fait que ce plaquénil est prescrit dans la lutte contre une maladie donnée soit chez un patient sain (ceux qui vous disent qu'ils en ont pris en Afrique et qu'ils n'ont jamais eu de problème) ou bien vous le prescrivez dans le cadre d'une maladie rhumatologique dans un cadre où cela a été évalué ou testé. C'est autre chose de le prescrire dans une infection de type viral pour un virus dont on ne connaît pas les tenants et aboutissants y compris le fait que cela peut déboucher sur des myocardites. Le risque ne vient pas que du médicament. Il vient également de l'interaction du médicament avec la maladie. Et de ce point de vue, on ne connaît pas grand-chose. Nous sommes confrontés à la première vraie pandémie de notre vie... Les Mers et autres Sars-Cov 1 ne sont jamais arrivés en Europe... Nous les journalistes patients profanes on essaie d'y voir clair... Je dirais qu'il y a chez les médecins une relation à la mort différente. Vous êtes formés pour accepter de voir disparaître certains de vos patients. Les patients eux veulent immédiatement un traitement qui marche. Donc, est-ce que, comme dans le cadre d'une étude clinique où le patient accepte d'être un cobaye, peut-il prendre la responsabilité de se voir administrer une molécule expérimentale ? Attention que le médecin reste déontologiquement et légalement responsable de sa prescription. Le médecin n'est jamais déchargé complètement... C'est une question que vous devriez poser à l'Ordre des médecins. J'aurais tendance à voir les choses comme ça. Une des raisons majeures c'est que le patient n'est pas capable d'évaluer à 100%. Pour un petit malin il serait très facile de dire " OK je vous décharge " puis porter plainte en disant " oui mais moi je ne savais pas tout cela. Vous me l'avez prescrite. C'est vous le responsable. " Il y a néanmoins des cas où le patient signe une décharge pour sortir de l'hôpital alors que le médecin lui déconseille vivement... Là le patient signe... Dans ce cas, le patient pose l'acte, pas le médecin. Dans le cas évoqué par vous, c'est le médecin qui prescrit, qui pose l'acte. Sans vouloir alimenter tout poujadisme, on est tout de même sidéré par le manque de réactivité des autorités politiques. Mon sentiment est une certaine déception quant aux divers retards à l'allumage. Même si c'est facile de critiquer une fois que la catastrophe est arrivée et de dire " il aurait fallu faire ceci ou cela "... Quelle est votre impression sur la gestion de crise ? Ça a été publié dans votre journal ! (ndlr : n°2626) Le seul à avoir donné son avis sur Maggie De Block en six lettres c'est moi (ndlr : " DEHORS ! "). Mon avis est clair. Je pense qu'anticiper une telle pandémie, la voir venir, avoir des informations et les transmettre ou bien, au contraire, passer à travers comme si de rien n'était et arriver au début de la pandémie assez peu préparée... ça vaut six lettres. Au-delà de Maggie De Block qui n'est pas seule responsable, ne peut-on pas dire que tout le système a dysfonctionné en tout cas au début ? Soyons clair : c'est un pays très difficile à gérer. à tous point de vue. La Belgique n'est plus une lasagne, c'est un Rubiks Cube. Il faut essayer de tourner les faces dans le bon sens pour qu'elles aient la même couleur, pour qu'elles aient une bonne congruence entre elles parfois sur des territoires ridiculement petits comme la région bruxelloise. Vous avez le cabinet Untel qui est responsable de telle compétence, le cabinet Y responsable de telle autre chose, avec une vision différente. Il faut les mettre ensemble. Ils vont ergoter pendant un certain temps. On a accepté que nos Régions et nos langues fonctionnent de manière très différente, ce qui rend la gestion de crise difficile parce que chacun a évolué dans son coin. On est un couple séparé avant d'être divorcé. Pour moi, on le paie très clairement dans cette crise. On perd du temps, de l'énergie, de l'efficacité et de l'argent. Finalement cette pandémie fait figure de crash-test pour notre pays. Quand tout va bien, la commission interministérielle peut prendre trois mois pour une décision. Mais en temps de pandémie, cela éclate en tous sens... Pour revenir à des considérations plus microscopiques, ils ont fait le choix de ne pas préparer. Ils auraient pu faire le choix de préparer. Ce n'est pas qu'on n'a pas pu, c'est qu'on n'a pas voulu. Là il y a une vraie responsabilité politique. " On analysera après la crise ". Mais c'est quand après la crise ? Après la crise, il y aura une autre crise... politique... Il y aura une crise politique, économique et sociétale. Dire " on analysera après la crise ", c'est une manière d'évacuer. Quand je dis " Maggie De Block dehors ", c'est mon avis, maintenant. Des gens comme cela n'ont pas la carrure d'un ministre. Pour reprendre l'exemple microscopique, on n'a pas voulu subsidié des instances. Par exemple, la SSMG, financement fédéral : zéro ! En attendant ils sont tous bien contents d'avoir l'expérience des généralistes pour pas un balle ! Rien que pour le plan testing, je travaille certainement deux heures par jour. On l'a exigé. Donc ils pourraient dire " taisez-vous ! ". Mais c'est tout de même une expertise. Ça m'étonnerait que Deloitte ou MacKinsey travaillent complètement gratos. Si c'est le cas, je m'incline. Chapeau ! Un moment il faut payer le prix. Et là comme vous dites, c'est un peu un crash-test. J'aime beaucoup la tribune de Jean-Noel Godin qui prend l'exemple de la Suisse. C'est une État fédéral mais qui fonctionne bien autrement. C'est autrement pensé. En Belgique, c'est chacun dans son coin... Bon exemple. Comme l'Allemagne d'ailleurs (lire page 14). Qui est aussi un état fédéral et l'exemple qui marche en Europe face au Covid-19 (provisoirement en tout cas). Chaque Länder a une responsabilité en santé. Ils communiquent entre eux... Il faut avoir l'honnêteté de dire qu'on n'a pas été à la hauteur... La construction de notre pays n'est pas la bonne. Si une bagnole ne passe pas bien le crash-test et d'autres très bien, il faut en tenir compte. Notre pays est inefficace... Cette crise ne nous apprend-elle pas une profonde humilité ? Disons qu'on apprend qu'on peut mourir d'une infection en Belgique au 21e siècle. Ce qui n'était plus le cas depuis notre naissance ! Intégralité de l'interview sur www.lejournaldumedecin.com