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C'est dans une maison de briques rehaussées de pierres bleues, au numéro 19 avenue Roosevelt, en face du campus de l'ULB que se trouve le rectorat de l'ULB. Le genre de maison dont on aimerait pousser la porte pour voir ce qu'il s'y cache. Le rendez-vous y était pris pour rencontrer la nouvelle rectrice de l'université. Je monte le grand escalier de style néoclassique pour arriver dans le bureau du rectorat. Annemie Schaus, nous y accueille, le photographe et moi. Celle qui est née et a grandi à Charleroi, n'est pas peu fière d'y être arrivée, puisqu'elle revendique d'avoir pu bénéficier de l'ascenseur social. Une de ses priorités d'ailleurs: relancer l'ascenseur social qui est "grippé: " j'ai eu la chance d'en bénéficier à l'époque. Mais en raison du sous- financement des universités, on ne réussit plus en 2020 comme on réussissait dans les années 80. Un de mes objectifs, c'est d'améliorer l'aide à la réussite des étudiants et d'oeuvrer pour le refinancement des universités", exprime-t-elle. Avec plus de 42% des voix, dans une élection à un tour avec quatre candidats, Annemie Schaus âgée de 55 ans, succède à Yvon Englert comme 47e rectrice de l'ULB. "L'université est un vecteur de liberté et de citoyenneté", soutient-elle "Même si ce n'est pas toujours évident de trouver un emploi par la suite, l'objectif est de proposer des diplômes de qualité qui ouvrent les portes vers l'emploi."Une éclaircie éblouit le visage clair de la rectrice assise sur le canapé du salon. Elle s'exprime avec enthousiasme: " Les six premières semaines ont été assez mouvementées", reconnaît-elle. "Je suis entrée en fonction le 14 septembre quelques jours après les élections, sans transition. Tout s'est passé très rapidement.""Mais le début de la rentrée s'est passé correctement et les étudiants étaient heureux de se retrouver." Ils sont plus nombreux que les autres années d'ailleurs . "Le virus ne se propageait pas, ni dans les auditoires, ni sur le campus parce que les étudiants respectaient les règles sanitaires et parce que tout était sous contrôle. Les étudiants eux-mêmes ont renoncé aux activités folkloriques de la rentrée et des tentes ont été ouvertes pour proposer quelques guinguettes avec des règles bien respectées". Même s'il y a eu quelques dérapages autour de 23 heures, reconnaît-elle . "Tout allait bien jusqu'au moment où les chiffres ont commencé à grimper (vers la mi-octobre) . Même si sur le campus les chiffres n'étaient pas du tout alarmant, la question de passer en code orange s'est posée. Tous les enseignants étaient unanimes pour réclamer un enseignement en présentiel, même si ça n'a jamais été totalement le cas puisqu'on n'a jamais été en code vert.""Mais quand la VUB a décidé de passer en code orange, nous avons voulu participer à l'effort collectif et nous avons décidé de suivre ce code, avec la ministre de l'Enseignement supérieur, en concertation avec d'autres écoles supérieures. Sauf pour les Bacheliers de première année, qui sont les primo-arrivants, pour qui l'on a voulu privilégier le présentiel."Quelques jours après l'interview, à la suite des différents conseils nationaux de sécurité, l'université est passée en cours à distance pour tous les étudiants. A l'ère de la numérisation, l'enseignement à distance doit rester un support aux cours en présentiel. " Les cours à distance sont nécessaires surtout en temps de crise sanitaire comme maintenant, mais cela représente malheureusement aussi un vecteur de fracture sociale. Et particulièrement à l'ULB où nous avons une population importante qui relève de l'aide sociale. Et ce nombre a évolué avec la crise actuelle, puisque de nombreux étudiants ont perdu leur job d'étudiant."Une aide importante est proposée à ce niveau-là, poursuit Annemie Schaus: " l'ULB prête des ordinateurs pour les étudiants les plus précarisés et en propose à des prix très abordables pour d'autres. L'université a offert des cartes 5G, et a ouvert des salles informatiques pour les étudiants qui n'arrivent pas à travailler chez eux."Dans son programme, la nouvelle rectrice souhaite oeuvrer au refinancement de l'université: " Je soutiens l'intégration du cycle long car c'est un effort de rationalisation respectable. Mais il faut se donner les moyens pour encadrer la jeunesse. L'augmentation démographique est connue depuis longtemps et l'université est un pilier de la démocratie. Il est donc important de lui donner les moyens. Par ailleurs, bien entendu des universités moins volumineuses permettent une meilleure gestion du travail, l'amélioration de la recherche et un meilleur encadrement des étudiants mais à condition qu'on en laisse pas la moitié sur le carreau."La rectrice avance plusieurs pistes de refinancement. "Il y a plusieurs pistes possibles comme la défiscalisation de la recherche: le code d'impôt sur les revenus permet de diminuer le paiement des charges patronales sur la recherche mais restreint l'application de cette possibilité pour les universités. Il faut améliorer cette défiscalisation, à nouveau parce qu'on participe à un enjeu sociétale très important. Ce n'est pas une défiscalisation pour éviter l'impôt, mais c'est une défiscalisation parce que le gouvernement estime que former la jeunesse est une priorité.""Il y a également le tax shelter sur la recherche, comme le fait le milieu culturel, qui est une sorte d'abri fiscal. Si vous investissez dans la recherche fondamentale, le don est immunisé d'impôt, et ça c'est une piste simple à laquelle le ministère des finances n'est pas opposé. Ceci permettrait donc à des sociétés privées d'investir en étant dispensé du paiement d'impôt sur ces investissements."Doyenne de la Faculté de droit de 2006 à 2011, vice-rectrice aux relations institutionnelles et aux transferts de connaissance de 2007 à 2012, puis à la politique académique de 2012 à 2016, Annemie Schaus, qui est docteur en droit, a également été avocate au barreau de Bruxelles et a travaillé avec Roger Lallemand quand il défendait la loi sur la dépénalisation de l'avortement. Au sujet des manoeuvres politiques autour de la question actuelle de l'IVG, la rectrice avoue être consternée: " Je suis étonnée que la question soit toujours aussi compliquée que quand je travaillais chez Roger Lallemand, même si les mentalités ont quand même évolué ; le droit à l'euthanasie et le mariage gay par exemple ont été accepté entre-temps. La demande de prolongement de la durée légale de l'avortement créé un tollé général alors qu'il y a une majorité qui accepte ce projet au parlement. Les partis de l'opposition utilisent les moyens dilatoires et de procédures pour renvoyer constamment la loi pour avis au Conseil d'état. On enlève le pouvoir souverain du parlement pour en faire une question du gouvernement. Et ça, en tant que spécialiste du droit public, je trouve cela très choquant. Et en ce qui concerne l'égalité de genre, c'est une question qui me préoccupe pour les générations futures, car il n'est pas exclu que le droit des femmes recule, ce qui est inquiétant", soutient la rectrice.