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Il n'est pas fréquent qu'un fait divers financier fasse la "une" de la presse grand public. C'est que l'affaire GameStop est d'une ampleur inaccoutumée. Elle a interpellé les autorités et on s'en est ému jusqu'à la Maison Blanche... Petit rappel des faits. GameStop distribue des jeux vidéo à travers 7.000 boutiques dans le monde. Mis à mal par la vente en ligne, le groupe vivotait ces dernières années, le cours de l'action ayant chuté en-dessous de cinq dollars à l'été 2019, moins d'un dixième de son niveau de 2007. Quelques nouvelles rassurantes lui ont toutefois redonné des couleurs, comme l'arrivée d'un nouveau patron et d'un nouvel actionnaire important. Résultat: le cours du titre a pris la direction des 18 dollars au début de cette année. Jugeant ce rebond très excessif, puisque rien de fondamental n'avait changé, plusieurs hedge funds, ces fonds très spéculatifs, ont alors pris des positions à la baisse. Cette technique consiste à vendre des actions à découvert ( to short en anglais), c'est-à-dire sans les détenir, moyennant l'obligation de les livrer ultérieurement. Et ceci, bien entendu, dans l'espoir d'acheter ces actions quand le cours se sera dégonflé. Le shorteur encaissera alors la différence. C'est clairement une spéculation très dangereuse: quid si le cours remonte? C'est ce qui s'est produit avec GameStop. Ayant observé les très grosses positions short de hedge funds comme Melvin Capital, Citadel ou encore Citron Research, un imposant groupe de boursicoteurs, réunis sur le site de discussion en ligne Reddit, a décidé de les défier en faisant grimper le cours de l'action. L'intérêt de ces petits spéculateurs? Pas seulement la satisfaction intellectuelle de contrarier les spéculateurs professionnels, mais aussi et surtout l'espoir d'encaisser d'énormes plus-values. Comment cela? Celui qui a vendu des actions à découvert doit donc les acheter ensuite pour les livrer à son acheteur. Même et surtout si le cours grimpe: au plus il attend, au plus il perd de l'argent! Car il ne peut pas savoir où cela va s'arrêter. C'est toute la différence entre l'achat, d'une part, et la vente à découvert, de l'autre. Dans le premier cas, la perte maximale possible est bien connue: c'est le cours de l'action, qui ne peut en effet pas tomber en-dessous de zéro. Dans le second, the sky is the limit: en cas de demande très forte, le cours peut flamber sans retenue. C'est ce qui s'est produit avec l'action GameStop: alors qu'elle valait 18 dollars en début d'année, elle a flirté avec la barre des... 500 dollars à la fin janvier. Il peut paraître invraisemblable que l'action d'une société mal portante, déjà jugée trop chère à 18 dollars, s'emballe à ce point. C'est là tout le danger des grosses positions à découvert. Si elles sont prises à contre-pied par une hausse inattendue, elles engendrent automatiquement des achats empressés (des achats de couverture, dans le jargon) et ceux-ci amplifient la hausse du cours. Des phénomènes de ce genre sont observés assez régulièrement, mais le cas GameStop constitue sans doute un record en la matière. D'une part, une spéculation très active. Un chiffre illustre son ampleur: on a traité 1,2 milliard d'actions GameStop en janvier, soit 25 fois le total existant! D'autre part, les pertes encourues. Attachez vos ceintures... Le hedge fund Melvil Capital, qui aurait été le principal acteur de cette saga, a perdu 53% de sa valeur en janvier, soit quelque six milliards de dollars. D'aucuns se demanderont comment des petits spéculateurs ont pu engendrer un mouvement de cette ampleur. Premier élément: ils étaient nombreux ; les discussions menées sur Internet ont totalisé quelque deux millions de personnes! Deuxième élément: s'il est probable que certains de ces boursicoteurs se soient laissés entraîner sur le tard, en achetant trop cher, on peut très bien imaginer que la plupart d'entre eux ont acquis leurs actions à moins de 100 dollars. Le reste de la flambée aurait été presque entièrement le fait des hedge funds se couvrant en catastrophe. Certains, qui avaient vendu à 18 dollars, on dû acheter à 200, voire 400 dollars. D'où des pertes abyssales. On peut tout aussi bien imaginer que des milliers de petits boursicoteurs ont pu vendre à 200 dollars, par exemple, les actions achetées à 25 ou 50 dollars. Goliath s'est fait piéger et a bu la tasse, mais David n'était pas seul, puisqu'ils étaient probablement des dizaines de milliers! Spectaculaire revanche, en tout cas, des "petitse" sur les "grands" qui sont supposés faire la loi sur les marchés...