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Une exposition qui se veut immersive, une sorte de black cube par opposition au white cube, que le visiteur muni d'un casque à fil qu'il aura apporté (comme son masque à fil d'ailleurs) va arpenter. Arpenter, car sur 600 mètres carrés d'exposition, il est invité à se brancher et à visionner l'un des 90 films d'une durée de dix minutes qui le rythment. Des films composés à partir de plus de 1.000 heures d'archives. Great Black Music débute par un espace dédié à quelques figures emblématiques de la musique noire comme Michael Jackson, Harry Belafonte ou Miles Davis. Plonger dans la vie de ce dernier, c'est découvrir que contrairement aux clichés habituels, il provient d'une famille aisée, que malgré son caractère difficile (et son addiction à la drogue, ce qui n'est pas mentionné) il a promu toute une série de musiciens reconnus depuis, comme Herbie Hancock ou Chick Corea. A noter que son séjour parisien et sa liaison sulfureuse avec feu Juliette Greco sont juste mentionnés, en passant. Cette intro passée, l'expo, toujours par borne et via le fil (qui est vraiment celui de l'expo et du casque), permet de découvrir les différentes musiques traditionnelles africaines remises dans leur contexte historique: on croise Rachid Taha ou Cheika Rimitti, la reine du raï, dans la capsule consacrée à l'Afrique du Nord, Ali Farka Touré pour celle de l'Ouest, Hugh Masekala et Paul Simon dans le cas de celle du Sud. Quant à l'Afrique centrale, la genèse de la rumba congolaise est contée, y compris celle d' "Indépendance chacha" de Joseph Kabasele composée la nuit de la déclaration d'indépendance du Congo. Au sein de l'espace "Rythmes et rites sacrés" sont évoqués les dieux vaudou orishas, et montrées toujours sous forme de vidéos, diverses autres cérémonies traditionnelles. Ironiquement, la partie "un fil historique" ne nécessite pas de fil ni de casque: y sont suspendus des oriflammes reprenant les diverses dates de la civilisation "négro-africaine", des pharaons noirs jusqu'aujourd'hui. L'intérêt ici - on ne doutait pas de l'existence de civilisations en Afrique - est de chaque fois mettre en rapport une période de l'histoire et un album de musique ou un artiste. Exemples: Sun Ra s'en réfère à l'Égypte ancienne, Bob Marley à Haïlé Sélassié, ou le What's Going On? de Marvin Gaye en 1975 à la chute de Saïgon notamment. Ensuite, retour aux bornes et aux vidéos musicales avec l'histoire des musiques noires aux Amériques: qu'il s'agisse du jazz, du blues de Robert Johnson, de la musique cubaine (l'occasion de revoir Compay Segundo et ses acolytes du Buena Vista Social Club), du soul et du funk (avec des extraits notamment de HAIR de Milos Forman), des Caraïbes avec Kassav, ou d'Amérique du Sud, de la bossa nova brésilienne à la rumba palenquera colombienne de Justo Valdez. Où l'on voit également comment le rythm'n'blues noir de Fats Domino ou de Chuck Berry est devenu le rock blanc sous les traits d'Elvis, alors que le premier rock digne de ce nom, Rocket 88, est enregistré par Ike Turner... qui était noir. La dernière partie est un global mix qui rend compte de l'importance prépondérante de la musique noire aujourd'hui, qu'il s'agisse du disco, du rap, de la salsa, ou de la house (créée à Chicago au début des années 80). Dans cette exposition immersive où l'immatérialité domine forcément, on regrettera juste qu'il manque un peu d'affiches, de photos, de pochettes conférant un peu plus de corps au propos, propos forcément frustrant vu qu'il y a 11 heures de vidéo, ce qui demanderait de rejouer le morceau quatre fois: mais bon, la mélodie est bonne, donc... Mis à part le fait, inexpliqué, de l'absence de musiciens noirs ou presque dans le hard rock (sauf Vivid Color) - alors que la figure iconique du guitare-hero reste Jimi Hendrix - et le punk (mis à part Fishbone et Bad Brains), Great Black Music démontre de façon éloquente qu'il y a bien plus de noires que de blanches dans la musique populaire actuelle...