Relisant Illich (ici photographié en 1975) à la lumière de la récente pandémie et de l'effondrement de nos certitudes, je n'éprouve plus guère de ferveur en l'entendant énoncer que " l'auscultation a remplacé l'écoute [2]", phrase sibylline résumant une approche médicale qui se verrait progressivement déconnectée de la réalité d'un patient en quête de réconfort autant que de guérison. Les mains dans le cambouis du quotidien, est-ce l'âge ou l'expérience de tant d'affections diverses, parfois sournoises, minant le corps avant de miner le moral, qui m'ont éloigné de l'image d'un médecin réduit à n'être qu'une grande oreille, un confesseur, un coach ou un assistant social ? Le stéthoscope est une troisième oreille, et pas un écran à l'écoute.

Quand cette patiente entre deux âges m'indique une petite zone, juste au-dessus du nombril, d'où part tout le mal, comme une brûlure calmée par les aliments, survenant en fin de nuit, en fin de matinée, en fin d'après-midi, sa parole seule demeure approximative. Elle se couche sur la table d'examen, guide la main qui l'examine ainsi que le stéthoscope qui la prolonge. Trois questions, autant de réponses, brèves et suggestives comme un roman. "Vous n'abusez pas d'antalgiques ?" Silence. "Oui, cinq à six comprimés de paracétamol codéine par jour." "Vous avez donc si mal, où ?" "Partout." Silence. "IL me fait si mal." Silence. "IL est vraiment difficile vous savez. Je ne le supporte plus."

L'examen clinique apporte un temps supplémentaire à l'anamnèse, et demeure indubitablement le plus court chemin entre la plainte et sa signification, entre la plaie et son histoire, entre la douleur et la peine. La main qui palpe est une oreille attentive, le stéthoscope une caisse de résonance des secrets enfouis au plus profond de la poitrine. Et ce qui rassure par-dessus tout, c'est qu'une main ne parle pas, qu'un Littmann n'enregistre pas : un médecin qui examine un corps qui souffre ne sera jamais ni juge, ni policier. Un geste sans arme sur un abdomen sans défense, la parole peut passer.

[1] Ivan Illich (1926 - 2002), philosophe, penseur de l'écologie politique et de la critique de la société industrielle, considéré comme l'un des penseurs les plus importants et les plus clairvoyants de la seconde moitié du XXe siècle. Auteur de "Némésis médicale, l'expropriation de la santé" (1975)

[2] Jean-Michel Djian. Ivan Illich, l'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 239 pages

Relisant Illich (ici photographié en 1975) à la lumière de la récente pandémie et de l'effondrement de nos certitudes, je n'éprouve plus guère de ferveur en l'entendant énoncer que " l'auscultation a remplacé l'écoute [2]", phrase sibylline résumant une approche médicale qui se verrait progressivement déconnectée de la réalité d'un patient en quête de réconfort autant que de guérison. Les mains dans le cambouis du quotidien, est-ce l'âge ou l'expérience de tant d'affections diverses, parfois sournoises, minant le corps avant de miner le moral, qui m'ont éloigné de l'image d'un médecin réduit à n'être qu'une grande oreille, un confesseur, un coach ou un assistant social ? Le stéthoscope est une troisième oreille, et pas un écran à l'écoute.Quand cette patiente entre deux âges m'indique une petite zone, juste au-dessus du nombril, d'où part tout le mal, comme une brûlure calmée par les aliments, survenant en fin de nuit, en fin de matinée, en fin d'après-midi, sa parole seule demeure approximative. Elle se couche sur la table d'examen, guide la main qui l'examine ainsi que le stéthoscope qui la prolonge. Trois questions, autant de réponses, brèves et suggestives comme un roman. "Vous n'abusez pas d'antalgiques ?" Silence. "Oui, cinq à six comprimés de paracétamol codéine par jour." "Vous avez donc si mal, où ?" "Partout." Silence. "IL me fait si mal." Silence. "IL est vraiment difficile vous savez. Je ne le supporte plus."L'examen clinique apporte un temps supplémentaire à l'anamnèse, et demeure indubitablement le plus court chemin entre la plainte et sa signification, entre la plaie et son histoire, entre la douleur et la peine. La main qui palpe est une oreille attentive, le stéthoscope une caisse de résonance des secrets enfouis au plus profond de la poitrine. Et ce qui rassure par-dessus tout, c'est qu'une main ne parle pas, qu'un Littmann n'enregistre pas : un médecin qui examine un corps qui souffre ne sera jamais ni juge, ni policier. Un geste sans arme sur un abdomen sans défense, la parole peut passer.[1] Ivan Illich (1926 - 2002), philosophe, penseur de l'écologie politique et de la critique de la société industrielle, considéré comme l'un des penseurs les plus importants et les plus clairvoyants de la seconde moitié du XXe siècle. Auteur de "Némésis médicale, l'expropriation de la santé" (1975)[2] Jean-Michel Djian. Ivan Illich, l'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 239 pages