Confinés depuis un an, à quels rêves s'accrochent les pensionnaires de nos maisons de repos ? Du seuil, les rares familiers qui leur rendent régulièrement visite leur font des signes amicaux et montrent l'horizon avec des sourires complices ; de la sorte, leur coeur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, ils goûtent l'espérance des choses merveilleuses qui les attendent dans un futur proche, on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu'un jour on les atteindra. Les belles fêtes de famille, les barbecues au jardin, la tendresse des petits-enfants, les célébrations d'anniversaire et le sapin abritant les cadeaux reviendront.

Est-ce encore long ? Non, il suffit de patienter encore un peu que les chiffres soient bons, que les vaccins s'avèrent efficaces, que le personnel soignant ait repris des couleurs, que le soleil se remontre. Pendant quelques instants, ils ont l'impression que c'est pour demain, et voudraient y croire. Puis ils entendent dire que, plus loin, c'est encore mieux, et ils se remettent en route, sans angoisse, pleins d'espoir, et les journées sont longues.

Un certain désenchantement

Et soudain s'insinue la crainte d'un désenchantement. Le vaccin désenclaverait les maisons de repos, on allait voir, mais on n'a rien vu. Le portail ne se serait-il pas progressivement et durablement refermé derrière eux, barrant le chemin de retour ? Ils sentent que quelque chose a imperceptiblement changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace à nouveau et ils comprennent que le temps s'est remis en route, mais sans eux.

Par la fenêtre de leur chambre et la lucarne de la télévision, ils perçoivent à nouveau la course des gens, agités, inquiets qui les dépassent sans s'arrêter, ils entendent les pulsations du temps qui scande avec précipitation les vies. Aux fenêtres, les riantes figures du cercle rapproché ont fait la place à quelques visites rapides, quelques fruits, une douceur, et quand ils demandent combien de route il reste encore à parcourir avant la visite des petits-enfants, les gâteaux d'anniversaire, les rassemblements de famille, tout cet avant auquel on a tant rêvé durant le confinement, on leur montre d'un geste un horizon lointain s'éloignant sans cesse quand on croit l'atteindre. " On ne voudrait pas te fatiguer, les petits sont si bruyants, supporterais-tu la route ? Les aînés sont chez les louveteaux, ou au solfège, ou au handball. Ils sont fort pris tu sais. "

Entre la réunion des parents à l'école, la permanence de la bibliothèque, les transports des enfants et l'entretien de la maison, le temps manque pour reconstruire une véritable relation. On pensait que tout s'était simplement figé pendant ce confinement, prêt à revivre à l'identique, mais comme ces paysages inondés qu'on retrouve métamorphosés après la décrue, la vie reprend mais pas comme avant. Le gendre a repris des études en cours du soir, la soeur aînée est morte, le chien a été piqué, les compagnons de voyage ont été emportés par la bourrasque, on mesure qu'on ne reviendra pas sur ses pas. Pour nos vieux, reste alors le rêve et ses douces images d'un monde totalement heureux, inaccessible, tenant à bonne distance l'image d'eux-mêmes tels qu'ils seront un jour, là où finit la route.

[1] Dino Buzzati. Le désert des Tartares. Michel Arnaud (Traduction). Le Livre de Poche. 1995. 288 pages.

Confinés depuis un an, à quels rêves s'accrochent les pensionnaires de nos maisons de repos ? Du seuil, les rares familiers qui leur rendent régulièrement visite leur font des signes amicaux et montrent l'horizon avec des sourires complices ; de la sorte, leur coeur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, ils goûtent l'espérance des choses merveilleuses qui les attendent dans un futur proche, on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu'un jour on les atteindra. Les belles fêtes de famille, les barbecues au jardin, la tendresse des petits-enfants, les célébrations d'anniversaire et le sapin abritant les cadeaux reviendront.Est-ce encore long ? Non, il suffit de patienter encore un peu que les chiffres soient bons, que les vaccins s'avèrent efficaces, que le personnel soignant ait repris des couleurs, que le soleil se remontre. Pendant quelques instants, ils ont l'impression que c'est pour demain, et voudraient y croire. Puis ils entendent dire que, plus loin, c'est encore mieux, et ils se remettent en route, sans angoisse, pleins d'espoir, et les journées sont longues.Un certain désenchantementEt soudain s'insinue la crainte d'un désenchantement. Le vaccin désenclaverait les maisons de repos, on allait voir, mais on n'a rien vu. Le portail ne se serait-il pas progressivement et durablement refermé derrière eux, barrant le chemin de retour ? Ils sentent que quelque chose a imperceptiblement changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace à nouveau et ils comprennent que le temps s'est remis en route, mais sans eux.Par la fenêtre de leur chambre et la lucarne de la télévision, ils perçoivent à nouveau la course des gens, agités, inquiets qui les dépassent sans s'arrêter, ils entendent les pulsations du temps qui scande avec précipitation les vies. Aux fenêtres, les riantes figures du cercle rapproché ont fait la place à quelques visites rapides, quelques fruits, une douceur, et quand ils demandent combien de route il reste encore à parcourir avant la visite des petits-enfants, les gâteaux d'anniversaire, les rassemblements de famille, tout cet avant auquel on a tant rêvé durant le confinement, on leur montre d'un geste un horizon lointain s'éloignant sans cesse quand on croit l'atteindre. " On ne voudrait pas te fatiguer, les petits sont si bruyants, supporterais-tu la route ? Les aînés sont chez les louveteaux, ou au solfège, ou au handball. Ils sont fort pris tu sais. "Entre la réunion des parents à l'école, la permanence de la bibliothèque, les transports des enfants et l'entretien de la maison, le temps manque pour reconstruire une véritable relation. On pensait que tout s'était simplement figé pendant ce confinement, prêt à revivre à l'identique, mais comme ces paysages inondés qu'on retrouve métamorphosés après la décrue, la vie reprend mais pas comme avant. Le gendre a repris des études en cours du soir, la soeur aînée est morte, le chien a été piqué, les compagnons de voyage ont été emportés par la bourrasque, on mesure qu'on ne reviendra pas sur ses pas. Pour nos vieux, reste alors le rêve et ses douces images d'un monde totalement heureux, inaccessible, tenant à bonne distance l'image d'eux-mêmes tels qu'ils seront un jour, là où finit la route.[1] Dino Buzzati. Le désert des Tartares. Michel Arnaud (Traduction). Le Livre de Poche. 1995. 288 pages.