- Ce 12 mars, on a enfoui dans une grande précipitation tout ce qu'on aime, afin de le retrouver intact dès que l'alerte au virus serait passée. Quatre mois plus tard, l'été est là, et la peur d'avoir oublié des enfouis précieux m'habite. Oublié l'endroit de la cachette, ou pire encore oubliée tout simplement leur existence. Telle cette patiente âgée hospitalisée pour une fracture du bassin à l'hôpital proche, où je fus interdit de visite comme sa famille et ses amis. Envoyée en maison de revalidation en province, elle l'a quittée sans laisser d'adresse. Elle n'a plus trop sa tête, pas de famille et pas de téléphone connu. Elle est sortie de ma vie, alors que je l'aimais bien et peine à la retrouver. Vit-elle encore d'ailleurs ? Noisette perdue, il y en a sans doute bien d'autres.

Pensif, je contemple les fêtards de ma commune danser devant le feu improvisé de la rue Dante, comme les feux de la Saint Jean fêtent la sortie du printemps. Quel printemps ? Cette épidémie m'a volé trois mois de mon existence, et je n'en garderai vraiment pas le moindre souvenir émerveillé. Un printemps pour du beurre, des plants de muguet pléthoriques pourris sur pieds sans trouver destinataires, le tronc de notre lilas creux rongé de l'intérieur, et des familles entières, des rues, des quartiers clivés comme ils ne l'ont jamais été. Jamais l'euphorie ne côtoya d'aussi près la détresse, mais il fut de bon goût de ne pas l'évoquer, le confinement recouvrant des réalités bien différentes. Irai-je avec ces "braves petits" qui dansent l'été retrouvé, sur ces terrasses fleuries "comme avant", tout ce qui rouvre, s'étreint, se tasse, se pelote, pleurniche sur le sort horrible des boîtes de nuit encore closes, se susurre à l'oreille que la vie est si belle et le monde est si beau. C'est la fête à Flagey, et le même jour le record de nouvelles infections détectées dans le monde. Cela paraît déjà loin, et déjà plus pour nous. Mais imaginer un instant que ce déconfinement débridé pourrait nous ramener tout ce chaos dans quelques semaines me glace le sang : tout ça pour ça... On peut rêver d'un vaccin pour tous pour demain et d'une trithérapie miracle, mais surtout de fêtes un peu plus tranquilles.

Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste

- Ce 12 mars, on a enfoui dans une grande précipitation tout ce qu'on aime, afin de le retrouver intact dès que l'alerte au virus serait passée. Quatre mois plus tard, l'été est là, et la peur d'avoir oublié des enfouis précieux m'habite. Oublié l'endroit de la cachette, ou pire encore oubliée tout simplement leur existence. Telle cette patiente âgée hospitalisée pour une fracture du bassin à l'hôpital proche, où je fus interdit de visite comme sa famille et ses amis. Envoyée en maison de revalidation en province, elle l'a quittée sans laisser d'adresse. Elle n'a plus trop sa tête, pas de famille et pas de téléphone connu. Elle est sortie de ma vie, alors que je l'aimais bien et peine à la retrouver. Vit-elle encore d'ailleurs ? Noisette perdue, il y en a sans doute bien d'autres.Pensif, je contemple les fêtards de ma commune danser devant le feu improvisé de la rue Dante, comme les feux de la Saint Jean fêtent la sortie du printemps. Quel printemps ? Cette épidémie m'a volé trois mois de mon existence, et je n'en garderai vraiment pas le moindre souvenir émerveillé. Un printemps pour du beurre, des plants de muguet pléthoriques pourris sur pieds sans trouver destinataires, le tronc de notre lilas creux rongé de l'intérieur, et des familles entières, des rues, des quartiers clivés comme ils ne l'ont jamais été. Jamais l'euphorie ne côtoya d'aussi près la détresse, mais il fut de bon goût de ne pas l'évoquer, le confinement recouvrant des réalités bien différentes. Irai-je avec ces "braves petits" qui dansent l'été retrouvé, sur ces terrasses fleuries "comme avant", tout ce qui rouvre, s'étreint, se tasse, se pelote, pleurniche sur le sort horrible des boîtes de nuit encore closes, se susurre à l'oreille que la vie est si belle et le monde est si beau. C'est la fête à Flagey, et le même jour le record de nouvelles infections détectées dans le monde. Cela paraît déjà loin, et déjà plus pour nous. Mais imaginer un instant que ce déconfinement débridé pourrait nous ramener tout ce chaos dans quelques semaines me glace le sang : tout ça pour ça... On peut rêver d'un vaccin pour tous pour demain et d'une trithérapie miracle, mais surtout de fêtes un peu plus tranquilles.Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste