La croisière s'amuse

Que faisiez-vous le 31 décembre 2019 ? Probablement la fête, soucieux de clore une année parsemée de ce qui fait l'actualité du monde normal. Ce même jour, une commission sanitaire à Wuhan signalait des cas de pneumonies atypiques d'étiologie inconnue, le cadet de nos soucis. Au passage de l'an 2019, il fallait imaginer un convive particulièrement éméché pour prédire entre la dinde et le champagne ce que serait notre quotidien trois mois plus tard, transformant nos expériences quotidiennes les plus banales en une mauvaise parodie des Monty Python : déambuler dans les rues au milieu d'une foule masquée, saluer ses collègues du coude, n'entrer dans les commerces qu'après avoir procédé à ses ablutions hydro-alcoolisées. Tout un monde se mettait en pause à l'image de ces villes entières vidées de leurs habitants, de ces cortèges funèbres de cercueils emportés sur des camions militaires, de ces salles de soins intensifs en surchauffe permanente. Qui aurait pris au sérieux un discours alertant sur l'émergence d'une infection respiratoire capable de se propager à l'ensemble du globe en quelques semaines, de tuer plus d'un million huit cent mille individus en moins d'un an, de précipiter des dizaines de millions d'autres dans la pauvreté, de faire plonger les cours du brut au-dessous de zéro, de contraindre les gouvernements à confiner simultanément plus de la moitié de l'humanité et à réduire de manière spectaculaire les libertés individuelles - jusqu'à interdire aux familles de visiter leurs mourants et, de facto, aux parents et aux amis de se réunir pour célébrer la nouvelle année ?

Het komt wel goed, ça va aller

Passée la trêve des fêtes de fin d'année, les patients reviennent, anxieux, sollicitant notre avis sur le vaccin, sur notre perception de l'avenir, sur le calendrier du déconfinement. L'expérience nous a appris à nous méfier des prévisions aussitôt démenties par la réalité. Mais personne ne nous interdit d'entretenir l'espoir. Comme s'interroge Claire Marin[i], philosophe des épreuves de la vie en raison de son propre parcours, comment traverser et supporter une épreuve sans avoir la conviction qu'elle aura une fin, qu'elle ne durera pas indéfiniment et qu'elle a un sens. Que les difficultés surmontées permettront une clarification des lignes, une redéfinition plus satisfaisante de notre existence, une souffrance qui soit compensée par l'entrée dans une autre réalité où l'on trouvera des bénéfices, des améliorations. Toute pandémie a une fin, au terme de deux ou trois années. Le problème demeure que les ressources psychiques et les capacités d'endurance ne sont pas illimitées. La sollicitude, l'empathie, la générosité vécues au printemps subissent l'usure et on se raccroche désormais à ce mot talisman : le vaccin, remède fourni de l'extérieur quand l'intérieur vacille. Qu'il faille se préparer à une campagne longue, où les imprévus se bousculeront, suscitant des rivalités et des tensions imprévues, n'est guère annoncé, et c'est peut-être mieux ainsi. Comme l'écrit Béatrice Delvaux[ii] dans un article vu de Flandre Het komt wel goed, ça va aller, promis. On va y arriver.

[i] Claire Marin. Il va falloir peut-être admettre que 2020 nous prépare douloureusement à l'idée de devoir vivre autrement. Nicolas Truong. Le Monde 27 décembre 2020.

[ii] Béatrice Delvaux. Anne Teresa De Keersmaeker. Anne Van Aerschot. Visa pour la Flandre: Het komt wel goed, promis! Le Soir du 30 décembre 2020.

Que faisiez-vous le 31 décembre 2019 ? Probablement la fête, soucieux de clore une année parsemée de ce qui fait l'actualité du monde normal. Ce même jour, une commission sanitaire à Wuhan signalait des cas de pneumonies atypiques d'étiologie inconnue, le cadet de nos soucis. Au passage de l'an 2019, il fallait imaginer un convive particulièrement éméché pour prédire entre la dinde et le champagne ce que serait notre quotidien trois mois plus tard, transformant nos expériences quotidiennes les plus banales en une mauvaise parodie des Monty Python : déambuler dans les rues au milieu d'une foule masquée, saluer ses collègues du coude, n'entrer dans les commerces qu'après avoir procédé à ses ablutions hydro-alcoolisées. Tout un monde se mettait en pause à l'image de ces villes entières vidées de leurs habitants, de ces cortèges funèbres de cercueils emportés sur des camions militaires, de ces salles de soins intensifs en surchauffe permanente. Qui aurait pris au sérieux un discours alertant sur l'émergence d'une infection respiratoire capable de se propager à l'ensemble du globe en quelques semaines, de tuer plus d'un million huit cent mille individus en moins d'un an, de précipiter des dizaines de millions d'autres dans la pauvreté, de faire plonger les cours du brut au-dessous de zéro, de contraindre les gouvernements à confiner simultanément plus de la moitié de l'humanité et à réduire de manière spectaculaire les libertés individuelles - jusqu'à interdire aux familles de visiter leurs mourants et, de facto, aux parents et aux amis de se réunir pour célébrer la nouvelle année ?Passée la trêve des fêtes de fin d'année, les patients reviennent, anxieux, sollicitant notre avis sur le vaccin, sur notre perception de l'avenir, sur le calendrier du déconfinement. L'expérience nous a appris à nous méfier des prévisions aussitôt démenties par la réalité. Mais personne ne nous interdit d'entretenir l'espoir. Comme s'interroge Claire Marin[i], philosophe des épreuves de la vie en raison de son propre parcours, comment traverser et supporter une épreuve sans avoir la conviction qu'elle aura une fin, qu'elle ne durera pas indéfiniment et qu'elle a un sens. Que les difficultés surmontées permettront une clarification des lignes, une redéfinition plus satisfaisante de notre existence, une souffrance qui soit compensée par l'entrée dans une autre réalité où l'on trouvera des bénéfices, des améliorations. Toute pandémie a une fin, au terme de deux ou trois années. Le problème demeure que les ressources psychiques et les capacités d'endurance ne sont pas illimitées. La sollicitude, l'empathie, la générosité vécues au printemps subissent l'usure et on se raccroche désormais à ce mot talisman : le vaccin, remède fourni de l'extérieur quand l'intérieur vacille. Qu'il faille se préparer à une campagne longue, où les imprévus se bousculeront, suscitant des rivalités et des tensions imprévues, n'est guère annoncé, et c'est peut-être mieux ainsi. Comme l'écrit Béatrice Delvaux[ii] dans un article vu de Flandre Het komt wel goed, ça va aller, promis. On va y arriver.[i] Claire Marin. Il va falloir peut-être admettre que 2020 nous prépare douloureusement à l'idée de devoir vivre autrement. Nicolas Truong. Le Monde 27 décembre 2020.[ii] Béatrice Delvaux. Anne Teresa De Keersmaeker. Anne Van Aerschot. Visa pour la Flandre: Het komt wel goed, promis! Le Soir du 30 décembre 2020.