Cela avait débuté comme une sorte de départ en vacances inattendu. Fini le stress des levers avant l'aube, les files à l'entrée de Bruxelles, les retours alternés le soir pour passer prendre les gosses à l'école, les soirées remplies par les tâches ménagères : demain, tous " alla casa " pour enfin se retrouver. On allait concilier l'inespéré, travailler à son rythme par écran interposé, se réunir avec les collègues en short, T-shirt et tongs sans que cela se voie, apprendre la pâte à sel, la peinture sur rouleau de papier toilette, cuisiner de bons petits plats, se réapproprier le temps.

Vint Pâques, ses cloches, ses oeufs et les vacances pas-à-la-mer, deux semaines les enfants d'abord et l'oubli du cloud professionnel avec la perspective d'un retour à la normale le mois de mai venu. On déchanta en apprenant qu'il y aurait une troisième mi-temps et que le steeple-chase s'orientait vers un marathon, à ceci près : un marathon on en connaît la distance.

Les moutards se mirent à explorer les limites de l'obéissance, pourquoi c'est toujours vous qui faites les règles, négocièrent l'heure du lever, la nécessité de se laver, de manger à heure fixe, à revendiquer les plus belles heures de PC pour se joindre à l'école à distance, mais une école sans cadre où les parents sont tout à la fois l'instit, le préfet de discipline, le répétiteur et le technicien réglant l'Internet.

Papa au travail tôt le matin, en réunion Zoom en début d'après-midi, maman poule-au-pot jusqu'au dîner, au travail l'après-midi et tard le soir, une longue lutte chaque jour répétée pour les bonnes périodes, les pièces tranquilles dans la maison, des horaires mêlant tout, éclatés et surtout distendus à la limite du raisonnable, et les gosses à cadrer, à stimuler, à sortir au plein air pour répondre au cahier de charge du rôle de bon parent. Comme le souffle, épuisée, cette jeune maman : je n'ai pas fait des enfants pour m'en occuper toute la journée.

On croyait être à l'os, le plus dur arrive. Les messages professionnels se font plus insistants, il faut remettre la machine de production en route, venir trois fois par semaine au bureau serait un bon signal qu'on prend le sort de la boîte à coeur, d'autant plus que les écoles rouvrent. Bien sûr chef, lundi et mercredi matin pour Zoé, mardi et jeudi après-midi pour Léo. Et les autres jours, je les cache où ?

Le Covid-19 a clivé le monde. Les grands vieillards enfermés, interdits de sortie et de visites en maison de repos, nul n'envie leur sort, et ils ont payé le prix fort dans cette crise. Les " patients à gros risque ", placés sous cloche, à la grosse louche les plus de 65 ans et toutes les tares qui vont avec, retraités actifs que l'on retrouve reposés, détendus, bronzés par les longues balades à vélo, libérés de toutes les obligations domestiques y compris la garde des mômes. Ils ont lu, chanté, médité, cuisiné, et imaginé un meilleur sort pour la planète. Pas les plus à plaindre. Et enfin, les forçats de la ruche, envoyés à la récolte des pollens, au soin des larves, à la construction des rayons, au maintien de la température idéale, à la production de la gelée royale pour nourrir la Reine, à la protection des veilles abeilles. Ce sont ces derniers que j'ai vu pleurer en consultation, se demandant quand ce bagne prendrait fin, toutes ces promesses non-tenues, ces stages pour enfants annulés sans préavis, ces écoles ouvertes comme un bègue parle, ces employeurs et DRH myopes ciblant les courbes de la reprise, ces séjours de vacances garantis mais dont les vols sont supprimés, bref tout ce temps qui ne fut qu'une succession de désillusions en attendant le pire : la deuxième vague.

Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste

Cela avait débuté comme une sorte de départ en vacances inattendu. Fini le stress des levers avant l'aube, les files à l'entrée de Bruxelles, les retours alternés le soir pour passer prendre les gosses à l'école, les soirées remplies par les tâches ménagères : demain, tous " alla casa " pour enfin se retrouver. On allait concilier l'inespéré, travailler à son rythme par écran interposé, se réunir avec les collègues en short, T-shirt et tongs sans que cela se voie, apprendre la pâte à sel, la peinture sur rouleau de papier toilette, cuisiner de bons petits plats, se réapproprier le temps.Vint Pâques, ses cloches, ses oeufs et les vacances pas-à-la-mer, deux semaines les enfants d'abord et l'oubli du cloud professionnel avec la perspective d'un retour à la normale le mois de mai venu. On déchanta en apprenant qu'il y aurait une troisième mi-temps et que le steeple-chase s'orientait vers un marathon, à ceci près : un marathon on en connaît la distance.Les moutards se mirent à explorer les limites de l'obéissance, pourquoi c'est toujours vous qui faites les règles, négocièrent l'heure du lever, la nécessité de se laver, de manger à heure fixe, à revendiquer les plus belles heures de PC pour se joindre à l'école à distance, mais une école sans cadre où les parents sont tout à la fois l'instit, le préfet de discipline, le répétiteur et le technicien réglant l'Internet.Papa au travail tôt le matin, en réunion Zoom en début d'après-midi, maman poule-au-pot jusqu'au dîner, au travail l'après-midi et tard le soir, une longue lutte chaque jour répétée pour les bonnes périodes, les pièces tranquilles dans la maison, des horaires mêlant tout, éclatés et surtout distendus à la limite du raisonnable, et les gosses à cadrer, à stimuler, à sortir au plein air pour répondre au cahier de charge du rôle de bon parent. Comme le souffle, épuisée, cette jeune maman : je n'ai pas fait des enfants pour m'en occuper toute la journée.On croyait être à l'os, le plus dur arrive. Les messages professionnels se font plus insistants, il faut remettre la machine de production en route, venir trois fois par semaine au bureau serait un bon signal qu'on prend le sort de la boîte à coeur, d'autant plus que les écoles rouvrent. Bien sûr chef, lundi et mercredi matin pour Zoé, mardi et jeudi après-midi pour Léo. Et les autres jours, je les cache où ?Le Covid-19 a clivé le monde. Les grands vieillards enfermés, interdits de sortie et de visites en maison de repos, nul n'envie leur sort, et ils ont payé le prix fort dans cette crise. Les " patients à gros risque ", placés sous cloche, à la grosse louche les plus de 65 ans et toutes les tares qui vont avec, retraités actifs que l'on retrouve reposés, détendus, bronzés par les longues balades à vélo, libérés de toutes les obligations domestiques y compris la garde des mômes. Ils ont lu, chanté, médité, cuisiné, et imaginé un meilleur sort pour la planète. Pas les plus à plaindre. Et enfin, les forçats de la ruche, envoyés à la récolte des pollens, au soin des larves, à la construction des rayons, au maintien de la température idéale, à la production de la gelée royale pour nourrir la Reine, à la protection des veilles abeilles. Ce sont ces derniers que j'ai vu pleurer en consultation, se demandant quand ce bagne prendrait fin, toutes ces promesses non-tenues, ces stages pour enfants annulés sans préavis, ces écoles ouvertes comme un bègue parle, ces employeurs et DRH myopes ciblant les courbes de la reprise, ces séjours de vacances garantis mais dont les vols sont supprimés, bref tout ce temps qui ne fut qu'une succession de désillusions en attendant le pire : la deuxième vague.Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste