L'homme qui revient de loin

Un spectre me croise en rue sans que de prime abord je le reconnaisse. Il me salue furtivement, comme en s'excusant, et poursuit sa route. Je mets quelques secondes à récupérer André des tréfonds de ma mémoire, que déjà sa silhouette s'estompe, voûtée sur sa canne, ombre grise dans la pénombre du jour levant. L'homme entrevu n'est plus qu'un reflet du patient pléthorique suivi pendant deux décennies, périodiquement encouragé à perdre du poids, à faire de l'exercice, à limiter sa consommation de graisse, à boire moins sec... Il opinait du bonnet avec bonne volonté, promettait de mieux faire une prochaine fois, acquiesçant de la tête jusqu'à ce que le naturel reprenne le dessus. Deux fois par an, il poussait la porte du cabinet avec bonhomie et s'en allait rassuré : le myosarcome dont il avait été opéré dix ans auparavant n'avait pas récidivé, la cicatrice était belle, les aires ganglionnaires libres, les paramètres sanguins étaient bons, le futur se présentait bien.

Cherchez l'erreur

Ne plus l'avoir revu depuis un an ne m'avait pas vraiment alarmé : je ne m'en étais à vrai dire guère aperçu. Son apparition furtive ce matin me gâcha néanmoins ma journée. Mille questions tourbillonnent dans ma tête, papillons de nuit après une année d'oubli. Qu'est-il devenu ? Que cache ce soudain amaigrissement ? Est-il encore sous surveillance médicale, et chez qui ? L'ai-je blessé sans m'en apercevoir ? Le recontacterais-je, mais que lui dire ? Que devient son sarcome ? Inquiet de sa perte de poids se garde-t-il de consulter, ou plus simplement a-t-il décidé de déserter les cabinets médicaux par crainte du virus Corona ?

L'autoradio décline les bulletins d'information sur les courbes de la Covid-19, mais je n'y prête plus qu'une attention distraite, perdu dans mes pensées avec un vague sentiment de culpabilité : la notion de responsabilité médicale n'est pas une simple notion juridique. Un patient qui vous abandonne n'est jamais une question anodine et ne prête à rire que dans les conversations de carabins lors de soupers de garde.

Un spectre me croise en rue sans que de prime abord je le reconnaisse. Il me salue furtivement, comme en s'excusant, et poursuit sa route. Je mets quelques secondes à récupérer André des tréfonds de ma mémoire, que déjà sa silhouette s'estompe, voûtée sur sa canne, ombre grise dans la pénombre du jour levant. L'homme entrevu n'est plus qu'un reflet du patient pléthorique suivi pendant deux décennies, périodiquement encouragé à perdre du poids, à faire de l'exercice, à limiter sa consommation de graisse, à boire moins sec... Il opinait du bonnet avec bonne volonté, promettait de mieux faire une prochaine fois, acquiesçant de la tête jusqu'à ce que le naturel reprenne le dessus. Deux fois par an, il poussait la porte du cabinet avec bonhomie et s'en allait rassuré : le myosarcome dont il avait été opéré dix ans auparavant n'avait pas récidivé, la cicatrice était belle, les aires ganglionnaires libres, les paramètres sanguins étaient bons, le futur se présentait bien.Ne plus l'avoir revu depuis un an ne m'avait pas vraiment alarmé : je ne m'en étais à vrai dire guère aperçu. Son apparition furtive ce matin me gâcha néanmoins ma journée. Mille questions tourbillonnent dans ma tête, papillons de nuit après une année d'oubli. Qu'est-il devenu ? Que cache ce soudain amaigrissement ? Est-il encore sous surveillance médicale, et chez qui ? L'ai-je blessé sans m'en apercevoir ? Le recontacterais-je, mais que lui dire ? Que devient son sarcome ? Inquiet de sa perte de poids se garde-t-il de consulter, ou plus simplement a-t-il décidé de déserter les cabinets médicaux par crainte du virus Corona ?L'autoradio décline les bulletins d'information sur les courbes de la Covid-19, mais je n'y prête plus qu'une attention distraite, perdu dans mes pensées avec un vague sentiment de culpabilité : la notion de responsabilité médicale n'est pas une simple notion juridique. Un patient qui vous abandonne n'est jamais une question anodine et ne prête à rire que dans les conversations de carabins lors de soupers de garde.