Ouvrant la porte de la salle d'attente, s'impose à moi comme une évidence le tableau de James Ensor " L'Intrigue " et ses personnages masqués énigmatiques. Dissimulés, je ne reconnais ni les visages, ni leur souffrance, mais l'ensemble dégage une étrange musique, lourde d'inquiétude, d'ironie tragique ou de résignation devant le sort. Plaintes indistinctes côte-à-côte, anonymisées, que le passage dans le cabinet d'examen va révéler, place au récit du soliste. Temps béni où enfin se distingue le visage, et la souffrance qui l'amène. L'un à mal à la tête, l'autre à la respiration ou à la marche, ou à trouver le sommeil. Il n'est d'organe épargné au catalogue de la maladie, ni de situation sans remède. L'indistinct malaise du tableau d'Ensor devient une succession d'histoires personnelles, qui est le propre de la consultation médicale.

L'esprit vagabonde, et je me surprends à évoquer tous ces amis médecins occupés comme moi à la même heure aux mêmes tâches. Eux aussi portent le masque, un masque de bienveillance, qui entend les souffrances d'autrui sans partager les siennes propres. Ils ont les mêmes migraines que leurs patients, les mêmes maux de dos, la même inquiétude face au cancer et au Covid-19. Eux aussi sont inquiets pour leurs enfants, pour leur couple, pour leur avenir professionnel, mais ce n'est pas l'endroit pour l'évoquer. Je tente de les imaginer rentrant chez eux le soir, fatigués et incertains. Durant une heure ou deux, ils relâcheront comme ils le peuvent la pression d'une journée, volubiles ou silencieux, l'estomac noué ou boulimiques, découvriront la gazette ou s'endormiront devant le journal télévisé, répondront à leur courrier électronique, prenant un verre, ou deux, ou dix, tout existe, et tenteront de trouver le sommeil avec ou sans somnifère. Demain est un autre jour, mais ce sera le même, autres patients, même souffrance et même difficulté à y répondre. On peut certes imaginer Sisyphe heureux, mais que la pierre peut être lourde certains soirs. Amis médecins, il est des choses qu'on n'écrit pas, mais ce soir j'éprouve une réelle affection pour vous.

Carl Vanwelde

Ouvrant la porte de la salle d'attente, s'impose à moi comme une évidence le tableau de James Ensor " L'Intrigue " et ses personnages masqués énigmatiques. Dissimulés, je ne reconnais ni les visages, ni leur souffrance, mais l'ensemble dégage une étrange musique, lourde d'inquiétude, d'ironie tragique ou de résignation devant le sort. Plaintes indistinctes côte-à-côte, anonymisées, que le passage dans le cabinet d'examen va révéler, place au récit du soliste. Temps béni où enfin se distingue le visage, et la souffrance qui l'amène. L'un à mal à la tête, l'autre à la respiration ou à la marche, ou à trouver le sommeil. Il n'est d'organe épargné au catalogue de la maladie, ni de situation sans remède. L'indistinct malaise du tableau d'Ensor devient une succession d'histoires personnelles, qui est le propre de la consultation médicale.L'esprit vagabonde, et je me surprends à évoquer tous ces amis médecins occupés comme moi à la même heure aux mêmes tâches. Eux aussi portent le masque, un masque de bienveillance, qui entend les souffrances d'autrui sans partager les siennes propres. Ils ont les mêmes migraines que leurs patients, les mêmes maux de dos, la même inquiétude face au cancer et au Covid-19. Eux aussi sont inquiets pour leurs enfants, pour leur couple, pour leur avenir professionnel, mais ce n'est pas l'endroit pour l'évoquer. Je tente de les imaginer rentrant chez eux le soir, fatigués et incertains. Durant une heure ou deux, ils relâcheront comme ils le peuvent la pression d'une journée, volubiles ou silencieux, l'estomac noué ou boulimiques, découvriront la gazette ou s'endormiront devant le journal télévisé, répondront à leur courrier électronique, prenant un verre, ou deux, ou dix, tout existe, et tenteront de trouver le sommeil avec ou sans somnifère. Demain est un autre jour, mais ce sera le même, autres patients, même souffrance et même difficulté à y répondre. On peut certes imaginer Sisyphe heureux, mais que la pierre peut être lourde certains soirs. Amis médecins, il est des choses qu'on n'écrit pas, mais ce soir j'éprouve une réelle affection pour vous.Carl Vanwelde