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" Arrêter ? quand j'en aurai envie " témoigne Amandine. " Je ne considère pas que je me vends, je travaille, je propose un service sexuel, je suis travailleuse du sexe, et pas seulement... Mais pas jusqu'à ma retraite car je me suis promise que le jour où j'aurai envie d'arrêter, je le ferai. "Sortir un jour de cette fonction, elle le fera grâce à son projet de cabinet de thérapie par hypnose qu'elle réalise parallèlement. Mais elle trouve malgré tout qu'actuellement son métier lui offre des avantages ; il l'aide financièrement, lui permet de s'épanouir en tant que femme et lui donne beaucoup de flexibilité. Alex, escort boy, est arrivé dans le métier un peu par hasard. Il aime ce qu'il fait, et insiste sur le mot métier : " c'est la première fois que je me sens bien dans ce que je fais. " Mais il sait qu'un jour il arrêtera également pour se lancer dans la politique." Quand on parle de sortie de prostitution, ce que je reproche c'est qu'on ne voit pas ça comme un changement de trajectoire normal, comme quelqu'un qui veut arrêter son travail à qui on propose une nouvelle formation. Quand quelqu'un veut arrêter la prostitution on lui propose de devenir manutentionnaire ou madame pipi. En aucun cas, on pense que cette personne est capable d'apprendre quelque chose. On ne propose pas de développer de nouvelles compétences comme si nous n'étions pas liés au monde du travail. " Chaque année, en région wallonne et région bruxelloise, l'Espace P va à la rencontre de 1.800 travailleurs du sexe. 1.200 vont être suivi individuellement et 1.000 vont accepter de suivre un dépistage et se faire vacciner. Ce sont quinze temps pleins dont des travailleurs sociaux et sept médecins qui se déplacent régulièrement sur les lieux de prostitution. Tous les TDS peuvent accéder à une aide dans leur région, s'ils en font la demande. Ils ont droit au dépistage et vaccination gratuitement et anonymement partout en Belgique.Mais pour l'espace P, ce qui existe ce sont des femmes des hommes qui un jour dans leur trajectoire de vie, ont été dans une galère et ont fait l'expérience de se prostituer.Renaud Maes, docteur en sciences sociales et politique à ULB et chercheur au Centre de recherche de psychologie des organisations et des institutions de l'ULB a réalisé une étude pour la Cocom sur les nouveaux visages de la prostitution en Belgique. Il nous a donné son point de vue sur les conditions de sortie de la prostitution : " La première condition pour qu'il y ait un arrêt de la prostitution, c'est que la personne le veuille, et pour cela il faut qu'elle soit dans des conditions psychologiques qui lui permettent de décider le plus librement possible. Des gens dans des situations de dépendances reprendront plus rapidement. Ensuite, il faut un milieu social plus large que le milieu professionnel, avoir des moyens de subsistances et surtout une alternative à la prostitution. Et enfin, il doit exister une manière de ne pas culpabiliser, ne pas incorporer le stigmate de la prostituée. Si la personne pense que c'est mal et dégradant, se vivant comme dégradée, elle va avoir du mal à arrêter. Il y aura une intériorisation du stigmate, qui est renforcé par tous les discours qui tente à moraliser la question. " Il faut mettre de côté la question de trafic d'êtres humains, traumatismes qui en sont des dérivés ne sont pas analysés ici...Dans son étude comparative avec la Suède et les Pays-Bas, il note qu'il y a des éléments qui reviennent constamment dans les schémas qui fonctionnent ; c'est l'importance d'avoir un projet personnel alternatif. " A ce niveau- là, en Belgique, les dispositifs institutionnels qui sont censés aider les personnes à arrêter ne sont pas toujours adéquats. Dans les projets montés par les pouvoirs publics, il y a souvent cette idée de proposer des alternatives de jobs peu qualifiés. Très peu mettent en évidence la possibilité de reprise d'études car il y a souvent ce stigmate qu'une prostituée est intellectuellement limitée. Et on ne peut pas lui offrir une alternative d'études universitaires pourtant envisageable. " Un autre élément important, selon Renaud Maes, c'est d'alterner le travail individualisé et collectif permettant de ne pas isoler la personne de son milieu. " A Bruxelles par exemple, il n'y a pas de soutien à l'arrêt réellement organisé. Il existe une aide de la part des CPAS mais le message est très restrictif : 'Si tu arrêtes, tu ne revois plus jamais aucune personne qui se prostitue' et ça ne marche pas car cela les déracine de leur milieu social, on les met dans un logement complètement isolé et ce n'est pas ce qu'elles veulent. Elles ont besoin d'une vie sociale, ce qui est tout à fait légitime. Certaines personnes l'expliquent par le fait que dans le cas d'addiction, ça permettrait un sevrage, mais mes travaux montrent qu'il y a une dynamique de soutien dans la gestion des addictions. Elles s'entraident les unes les autres. En les déracinant de ce mécanisme d'entraide, via une prise en charge institutionnelle, on leur propose des logiques individuelles. L'isolement n'est sans doute pas la solution."Pour Renaud Maes,"il est important de partir du vécu individuel, de voir ce qui fait que les personnes arrêtent dans les situations diverses. Il est difficile d'avoir un schéma sur la question de l'arrêt." Carole Stavart