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Maggie De Block l'a déjà dit : elle ne pense pas qu'on la sollicitera à nouveau pour devenir ministre. Les postes à pourvoir dans un prochain gouvernement seront rares pour son parti. Cette crise a réduit comme peau de chagrin l'immense popularité dont elle bénéficiait encore il y a peu. La ministre de la Santé publique se situe à la dernière place, loin derrière les autres, dans notre grand sondage. Si en Flandre, 47 % des personnes interrogées se déclarent plutôt, voire très insatisfaites de sa gestion de la crise, du côté francophone, la part de mécontents grimpe à 80 %."Je pose un regard relativement détaché sur ces chiffres", commente-t-elle quand nous les lui présentons à son cabinet. Et sa sérénité ne semble pas feinte. La crise qui a mobilisé tout son temps et son énergie au cours des derniers mois paraît derrière nous. Une nouvelle phase s'ouvre : celle du retour à une vie quasi normale, même si le virus reste toujours aussi mortel et le degré d'immunité dans la population désespérément bas.Cette mauvaise cote vous semble-t-elle injuste ? Nous avons pris des mesures drastiques dans l'intérêt général. Et, bien sûr, chacun émet une appréciation en fonction de son cas personnel. Les gens ne pouvaient plus sortir de chez eux, n'avaient plus de vie sociale, ont parfois perdu leur emploi ou devaient télé- travailler avec trois enfants à occuper parce qu'ils ne pouvaient plus aller à l'école. Une telle situation suscite de l'inquiétude, de la peur, de l'insécurité. Il est logique de vouloir extérioriser cette angoisse. En tant que ministre de la Santé publique, je personnifie ces mesures. Il n'est donc pas incompréhensible que je sois la plus exposée à ces critiques. J'ai noté d'ailleurs qu'une proportion importante de sondés, jusqu'à un tiers pour certains, n'exprimaient aucun avis sur de nombreux ministres. Apparemment, ils se soucient comme d'une guigne de ce que ces hommes ou femmes politiques accomplissent. Moi, au moins, j'ai mouillé ma chemise.En définitive, la plupart des Belges ont trouvé le confinement plutôt "pas assez sévère" que "trop sévère".Cela m'a étonnée. Il est parfois difficile de savoir ce qui motive l'avis des gens. Une autre enquête, menée auprès du personnel infirmier en Wallonie, a montré que les sondés étaient surtout mécontents de ce qui s'était passé dans les maisons de repos et m'en attribuaient la faute, alors que cela ne relève pas de ma compétence.On vous reproche également, surtout en Belgique francophone, de communiquer de manière froide et abrupte. C'est vrai que je préfère communiquer sur des faits et des chiffres. Je vois rarement mes collègues francophones sur des chaînes télé flamandes, alors que je participe à leurs débats télévisuels, et là c'est toujours " paroles, paroles et paroles ", avec beaucoup d'empathie et de compassion pour tout le monde. Je préfère simplement répondre aux questions. Je n'y réponds pas différemment que dans ma langue maternelle.Nous aurions pu éviter des situations dramatiques dans les maisons de repos - surtout à Bruxelles et en Wallonie - si on avait travaillé de manière cohérente.Quand vous êtes-vous inquiétée pour la première fois du coronavirus ?Lorsque les premières communications nous sont parvenues de Chine, à la mi-janvier dernier. Dès ce moment-là, j'ai constitué un comité scientifique parce qu'il s'agissait d'un nouveau virus dont on ignorait tout. Le 18 janvier dernier, nous avons demandé à notre administration de bien suivre la situation à Wuhan. Là-bas, on nous a dit dans un premier temps qu'il s'agissait d'un virus léger, qui se comportait comme la grippe et que, certes, il était plus contagieux, mais moins mortel. Ensuite, on a découvert qu'il était bien plus mortel qu'on l'avait pensé.Une semaine et demie avant le confinement, vous avez encore déclaré au Tijd qu'il ne fallait pas tomber dans des "propos alarmistes". Vous avez assuré que la Belgique était prête à faire face à toute éventualité... Et c'était vrai. Les hôpitaux étaient prêts. Tout le monde savait ce qu'il y avait à faire en cas d'épidémie."Même pour le scénario du pire, nous avons des solutions", aviez-vous lancé. Ce n'est pas ce qui s'est passé.L'enjeu se concentrait sur la capacité des hôpitaux. Et qu'a-t-on observé ? Avec l'Allemagne, nous faisons partie des rares pays qui n'ont pas dû envoyer un seul patient à l'étranger pour se faire soigner. Nous avons pu hospitaliser tous nos patients et n'avons jamais dû choisir entre ceux que nous pouvions encore sauver et ceux pour qui nous ne pouvions plus rien. Ces choix éthiques dramatiques nous ont été épargnés.Nous avons tout de même souffert d'une grave pénurie de matériel de test et de protection... Le SPF Santé publique a commencé à s'occuper des masques parce que les hôpitaux n'en étaient plus capables. Cette tâche ne nous incombait pas. Mais, en centralisant ces opérations, nous avons réussi à passer des commandes beaucoup plus importantes. Le marché mondial des masques était totalement perturbé. Les commandes n'étaient plus livrées. L'Allemagne a fermé ses frontières et, en France, Emmanuel Macron a réquisitionné tous les stocks. La Chine, qui produit 90 % des masques, a cessé d'en exporter.Ce chaos met en lumière l'importance de détenir un stock stratégique. Or, vous en avez fait détruire le stock résiduel 2018. Et, début 2020, il s'est avéré qu'il n'avait pas été remplacé... Ces masques étaient périmés. Nous n'aurions pas pu les utiliser. Pour les remplacer, je voulais mettre en place un stock "roulant", afin de ne plus devoir gérer des masques périmés. Mon administration avait élaboré un plan, mais il n'était pas encore finalisé.N'aviez-vous pas conscience à l'époque de l'importance d'un tel stock ? En 2009, des experts avaient donné un avis à Laurette Onkelinx (PS), qui vous a précédé à votre poste, sur la gestion d'une pandémie : ils soulignaient qu'il était "éthiquement inacceptable" de faire des économies sur les masques. Le plan pour un nouveau stock n'était pas encore prêt lorsque je l'ai examiné. Ce n'était qu'un projet. A l'époque, en 2018, une rallonge budgétaire pour ce poste aurait été refusée. Vous vous rappelez peut-être que le budget 2018 n'a jamais été approuvé. Qu'aurais-je dû dire ? Dans un an, un virus pourrait venir de Chine et j'ai besoin de quelques centaines de millions d'euros pour y faire face ? On m'aurait prise pour une cinglée, durant les discussions budgétaires. Ensuite, nous sommes arrivés en affaires courantes, et il était devenu totalement impossible de recevoir encore de l'argent pour quoi que ce soit.Ce manque de préparation est-il symptomatique de la Belgique ? Cet été, nous allons peut-être devoir constater que nous n'avions pas prévu non plus la sécheresse... Citez-moi donc un pays mieux préparé que la Belgique . Allez-y, dites-moi. Vous faites comme si ce virus n'avait frappé que la Belgique, alors que tous les pays ont connu les mêmes problèmes. Nous pouvons être très fiers de ce que nous avons réalisé au cours des derniers mois. Et si personne ne le dit, moi oui. Apparemment, chacun pense que ce n'est que normal.Comment qualifieriez-vous la performance de la Belgique ? Dans les classements de surmortalité, nous sommes le pays le plus touché, à trois exceptions près. Nous ne le saurons vraiment que dans deux ans, mais les scientifiques disent que nous nous situons en milieu de peloton. Nous avons été gravement touchés par le virus, mais notre système de santé a pu y faire face. Dans le monde, parmi toutes les personnes hospitalisées en soins intensifs en raison du Covid-19, 50 % sont décédées ; chez nous ce pourcentage n'est que de 43 %. Et depuis quelques semaines déjà, nous sommes en sous-mortalité : en clair, moins de personnes meurent qu'en temps normal. Par ailleurs, nous restons le seul pays à rapporter le nombre de décès conformément aux directives internationales, alors que de nombreux États sous-estiment le nombre de victimes liées au coronavirus. Mais ces personnes sont tout de même décédées. L'Allemagne est très forte dans l'élaboration de toutes ces listes mais elle aussi ne comptabilise que les personnes qui ont été testées. Et, là également, cela fait longtemps qu'on ne teste plus tout le monde.La répartition très complexe des compétences en Belgique a compliqué la gestion de la crise. En interview, votre camarade de parti, Philippe De Backer, et le directeur de votre administration, Pedro Facon, ont multiplié les exemples d'absurdités à ce sujet. Je n'ai pas eu besoin de cette crise pour m'en rendre compte. Après ma première conférence interministérielle, en 2014, j'en étais déjà pleinement consciente. A l'époque, il y avait déjà neuf ministres assis autour de la table. Aujourd'hui, je suis la seule encore en poste parmi eux. La prise de décision est très lente. Il faut généralement deux ans de négociations pour arriver à un accord de coopération entre tous les niveaux de pouvoir. Les compétences de santé publique s'effritent un peu plus à chaque nouvelle réforme de l'État. Nous aurions pu éviter des situations dramatiques dans les maisons de repos - surtout à Bruxelles et en Wallonie - si on avait travaillé de manière cohérente. Dans une crise telle qu'une pandémie, il est crucial de pouvoir décider rapidement.Les jeunes ne sont plus attirés par la profession d'infirmier. Le nombre d'inscrits dans ces filières-là n'a jamais été aussi bas.Près de 70 % des sondés estiment que le gouvernement aurait dû encourager plus rapidement le port du masque. De votre côté, auriez-vous préféré que cet encouragement intervienne plus tôt ?Non. Dans un confinement, c'est la mesure la moins réaliste. En période de pénurie, il fallait réserver les masques au corps médical. Nous avons suivi les directives des scientifiques : les personnes devaient rester le plus possible chez elles ou, à défaut, respecter la distanciation physique, se laver les mains et éviter les contacts physiques. Et cela a fonctionné : les données des opérateurs télécoms ont révélé que les déplacements ont été inférieurs à la normale.Il est plus important de respecter une distanciation d'un mètre 50 que de porter un masque, mais on constate, au supermarché ou en rue, que quasi personne ne respecte la règle. Même durant cette interview, je doute qu'un mètre 50 nous sépare. Des pays estiment qu'un mètre de distance suffit. Le virus ne vole pas, hein ! Il a vraiment besoin de gouttelettes de salive, de mucus ou de morve pour se déplacer. Steven Van Gucht a lui-même rappelé qu'il ne voyait pas la nécessité de porter un masque dans un supermarché. A présent, les masques sont obligatoires dans les endroits où les gens ne peuvent pas respecter de distanciation. Mais nous observons aussi que des personnes qui portent un masque respectent moins bien les autres règles. Elles se sentent protégées, alors qu'en fait elles protègent surtout les personnes qui sont autour d'elles. Le masque donne une fausse impression de sécurité.Il serait peut-être préférable que nous en portions tous un au supermarché. Il n'est pas vrai non plus que les masques en tissu que nous portons auraient pu servir au personnel médical. Je ne suis pas convaincue que cela aurait eu beaucoup d'effet, mais j'ai fini par accepter l'idée que les gens ne soient pas d'accord.Le confinement a entraîné la fermeture des écoles. Une période difficile pour de nombreux enfants, alors que des experts estimaient que ce n'était pas nécessaire. A posteriori, n'est-ce pas la plus grosse erreur d'appréciation de cette période ?C'est en effet une décision que le Conseil de sécurité a fondée sur des considérations émotionnelles, et non scientifiques. Les contaminations de Covid-19 entre enfants ou d'enfants à adultes sont très rares. Mais je comprends cette décision. Et j'ignore s'il aurait été possible de maintenir les écoles ouvertes. De nombreux parents préféraient également garder leurs enfants à la maison.En Belgique francophone, plusieurs délégués syndicaux ont exigé votre démission. Pour eux, vous étiez également la ministre qui avait initié des économies dans les soins de santé et baissé la norme de croissance des dépenses. En réalité, nous n'avons jamais arrêté d'investir davantage. Koen Geens m'en avait d'ailleurs fait le reproche à plusieurs reprises. Il reçoit en effet moins de deux milliards d'euros pour un département imposant comme la justice. De mon côté, j'ai commencé avec 22,4 milliards d'euros pour les soins de santé et j'ai terminé avec un budget de 29,6 milliards. Est-ce suffisant ? J'ai toujours dit que c'était le département de mes rêves, mais que ce n'est pas le budget rêvé.A lire aussi: comment la bonne docteure De Block est prise en grippeJuste avant la crise, le Centre fédéral d'expertise des soins de santé sortait un rapport montrant que le personnel infirmier devait être renforcé par des milliers d'effectifs. Allez-vous vous atteler à cette tâche ?Durant cette législature, nous avons déjà conclu un nouvel accord social et les échelles salariales ont été majorées. Nous nous étions accordés à ce sujet avec les syndicats, mais la mise en place immédiate de ce plan dans sa totalité aurait coûté 4 milliards d'euros. Avant la crise, il aurait été vain de venir au Conseil des ministres avec une telle demande. Mais tout le monde constate à présent un manque de personnel par lit, ce qui accroît la charge de travail. De nombreux postes restent vacants. Ce n'est pas qu'une question financière. Les jeunes ne sont plus attirés par la profession d'infirmier. Le nombre d'inscrits dans ces filières-là n'a jamais été aussi bas. Ils ne veulent plus d'un travail qui exige d'être disponible sept jours sur sept. Ils cherchent un meilleur équilibre travail- vie privée.Oseriez-vous encore traiter quelqu'un de "drama queen", comme vous l'avez fait sur Twitter à l'égard du virologue Marc Wathelet parce que vous trouviez qu'il dramatisait tout ?Je persiste et signe. Les prévisions de Wathelet ne se sont pas réalisées -- fort heureusement. Il prétendait que notre système de santé allait imploser. Prédire l'apocalypse, c'est à la portée de tout le monde. Au cours des derniers mois, j'ai travaillé dur pour lui donner tort.Peter Casteels, journaliste freelance pour Knack/Traduction Le Vif.be