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Quelle est la situation dans les maisons de repos privées actuellement ?Marc Verbruggen : La situation actuelle est la conséquence du laissé-pour-compte des maisons de repos. Personne n'avait imaginé l'ampleur de cette crise. Les efforts se sont concentrés au départ sur les hôpitaux en laissant les maisons de repos de côté. Au cours des deux mois de crise, on s'est rendu compte que les maisons de repos étaient un maillon indispensable dans ce dispositif. Nous avons confiné avant tout le monde, avant le confinement imposé par le gouvernement. Nous avons réclamé à cor et à cri d'obtenir le plus rapidement possible un dépistage parce que notre clientèle est particulièrement exposée puisque sa moyenne d'âge est de plus de 85 ans et présente souvent plusieurs pathologies.Comment s'est passée l'interaction avec les hôpitaux durant la crise ?Il y a eu des allers-retours entre les MR et les hôpitaux. Certains résidents Covid-19 négatifs ont réalisé des examens à l'hôpital et sont revenus Covid-19 positifs. Lorsque les 7.000 lits hospitaliers ont été proches de la saturation, certains hôpitaux ont refusé de prendre des résidents de MR et ont entraîné le transfert des résidents vers les maisons de repos, sans les avoir testés préalablement. Or, à l'époque nous n'avions pas le matériel de protection nécessaire. Nous avons été une roue de secours des hôpitaux. Les maisons de repos se sont retrouvées en première ligne, malgré elles, sans matériel de protection et sans dépistage. Au 1er mai, en phase de déconfinement seulement 65% des pensionnaires et du personnel des maisons de repos avaient été testés. A l'instar des hôpitaux, les maisons de repos n'étaient pas préparées à devoir réagir face à une pandémie de cette importance.Il aura fallu six semaines avant de pouvoir réaliser un testing partiel dans les maisons de repos. Or, dans ces établissements, il est très difficile de bouger les résidents d'un étage à l'autre pour isoler les Covid-19 des non-Covid-19. La législation a dû s'adapter pour permettre certaines modifications.Les maisons de repos sont-elles enfin équipées en matériel de protection ?Au début de la crise, l'approvisionnement en matériel de protection était relativement chaotique. D'abord, il relevait du niveau régional, puis il a été transféré au niveau fédéral. On s'est retrouvé face à la lasagne institutionnelle typiquement belge. Il faut retenir les leçons de cette crise et notre message est d'anticiper pour une meilleure réactivité afin d'éviter les cafouillages par l'octroi d'un budget pour la constitution d'un stock stratégique de six semaines en matériel de protection et testing, disponible sur le lieu d'utilisation en vue de plus d'efficience.Le partage des compétences en matière de santé a-t-elle compliqué l'action des responsables de maisons de repos ?Absolument. Neuf ministres se partagent les différentes compétences. Le sommet du manque de concertation a été quand le Conseil national de sécurité a décidé un mercredi qu'à partir de lundi suivant les maisons de repos étaient "open door" ! Le secteur n'était pas du tout préparé à ce changement. Les fédérations ont dû réagir. Tous ces ordres contradictoires nuisent à l'efficacité. Il faudra à l'avenir avoir un centre de décision unique en concertation avec les acteurs du terrain.Le secteur a-t-il dû faire face à un absentéisme important de la part du personnel ?Le personnel s'est inquiété au début de la crise parce qu'il manquait de matériel de protection. Certains travailleurs ont préféré se protéger et ne pas mettre leur famille en danger en n'allant pas au boulot. Sur le plan humain, cette réaction est tout à fait compréhensible. L'absentéisme a posé problème dans plusieurs maisons de repos. D'autant plus, qu'il faut y travailler 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Globalement, les travailleurs des maisons de repos ont fait preuve d'un dévouement extraordinaire et d'un grand professionnalisme. Ils ont accepté de prester des heures supplémentaires. Des professionnels des soins à domicile et des volontaires se sont mobilisés pour porter bénévolement de l'aide aux résidents. Nous avons lancé une campagne d'affiches pour remercier toutes les équipes. Pour le futur et pour faire face à l'augmentation de la dépendance des aînés afin de rendre les contacts humains plus importants, il faut autoriser partout les aidants et bénévoles et adapter les encadrements qui datent de 40 ans.Les autorités ont décidé d'intégrer les chiffres de mortalité dans les maisons de repos à ceux du Covid-19. Est-ce que cette méthodologie ne donne pas une mauvaise image de votre secteur ?Albert Einstein a déclaré : " Les chiffres sont des êtres sensibles, à force de les torturer on risque d'en faire des monstres. " Il faut prendre avec une grande réserve les chiffres communiqués sur la mortalité Covid-19 dans les maisons de repos par manque de recul et en raison de la disparité des méthodologies des calculs. Sciensano a décidé d'intégrer tous les chiffres de mortalité en maison de repos dans les statistiques de mortalité du Covid-19. En raison d'un testing partiel, il est difficile voire impossible de déterminer les causes réelles du décès. Tout comme à domicile, il faut relever une surmortalité en maison de repos et constater des décès liés aux multiples pathologies existantes des personnes âgées en fin de vie avant Covid. Enfin, malgré le support psychologique de nos équipes, en raison du confinement et de l'isolement, des résidents ont malheureusement parfois arrêter de se battre.Comment expliquez-vous que certaines maisons de repos ne comptent aucun cas de Covid-19 et que d'autres ont dû faire appel à de l'aide extérieure ?L'ampleur de l'infection dans une institution est multifactorielle et le manque de recul ne permet pas de tirer des conclusions à ce jour. Toutefois la réactivité des directeurs, les investissements sur fonds propres en matériel de protection, en test ou aménagements de compartimentage de la résidence, de même que le volontariat des équipes de loger sur site ou d'avoir anticipé le confinement sont des éléments qui ont contribué au ralentissement de transmission du virus dans les maisons de repos.La crise a permis d'introduire des applications (skype, par exemple) permettant le contact entre les résidents et leurs proches. Ces pistes technologiques vont-elles être poursuivies à l'avenir ?Ces contacts virtuels sont importants mais il faut privilégier le contact humain, celui des résidents avec les membres du personnel et les familles. L'objectif n'est pas d'arrivée à implémenter dans les maisons de repos des automates pour nettoyer, fournir les médicaments, la nourriture, contrôler les entrées et les sorties... Les relations humaines sont primordiales. La maison de repos d'aujourd'hui doit évoluer vers un lieu central et de référence dans l'accompagnement des ainés tout au long de leur parcours de vie, du domicile à la résidence-services en passant par les soins de suite (revalidation), les services à la carte, les unités spécialisées et les maisons de repos.Un entretien de Vincent Claes