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Chercheur au sein du laboratoire d'entomologie fonctionnelle évolutive de la faculté de Gembloux Agro-Bio Tech (Université de Liège), le Pr François Verheggen tient d'emblée à préciser qu'il n'est pas le premier à Gembloux à s'être lancé dans l'étude des corps en décomposition." Chez nous, le pionnier en la matière, c'est Marcel Leclercq, un médecin généraliste. Il est surtout le premier à avoir associé l'utilisation des insectes dans la datation de la mort d'une personne. Une technique à laquelle nous avons d'ailleurs toujours recours aujourd'hui. "" Nous avons pris le relais du Dr Leclercq il y a environ douze ans d'ici en encadrant deux thèses portant sur cette thématique et je ne vous cache pas une certaine fierté due au fait que nous avons été parmi les premiers à caractériser les odeurs émises par un cadavre en décomposition ",poursuit le Pr Verheggen. " À l'époque, faute de modèles humains en décomposition, nous avons utilisé des cochons euthanasiés car il s'agit d'un modèle physiologiquement proche de l'humain. "" Ces animaux ont été placés dans des milieux variés - une maison abandonnée, une forêt, ou une pâture - et nous avons collecté les odeurs qu'ils émettaient tout au long du processus de décomposition. En parallèle, nous avons étudié la colonisation des cadavres par les insectes nécrophages. Et, si au point de départ, nous pensions que l'odeur de la mort se résumait à deux ou trois molécules typiques qu'on appelle cadavérine ou putrescine, nous avons constaté qu'un corps en décomposition émettait en réalité plusieurs centaines de composés organiques volatils. "" Au départ, l'intérêt était purement académique ", se souvient François Verheggen. " Mais, à la suite des deux thèses de doctorat est survenue la demande que m'a faite Clément Martin d'être le promoteur de son mémoire. Nous avons eu l'idée de développer un parfum contenant les odeurs de cadavres identifiées dans les essais précédents. "Cette idée a surgi après une discussion avec le service d'appui canin de la police fédérale. " Il s'agissait de recréer un parfum synthétique, semblable à la senteur d'un cadavre, pour aider les maîtres-chiens dans le dressage quotidien des animaux destinés à localiser les cadavres et leur éviter le recours aux fluides cadavériques. Ces fluides, les maîtres-chiens doivent se les procurer régulièrement, avec tous les désagréments techniques, administratifs et éthiques que cela peut occasionner. "Afin de composer un parfum qui soit le plus généraliste possible, le Pr Verheggen et son étudiant ont alors sélectionné, sur base des travaux antérieurs, une série de molécules présentes lors des trois premiers stades de la décomposition et d'autres qui sont des marqueurs typiques de la décomposition humaine. Ces molécules ont ensuite été mélangées dans des proportions bien définies." Il faut savoir que le processus de décomposition d'un corps dépend de nombreux paramètres : date du décès, lieu où se trouve le corps, conditions météo, sexe, race et corpulence du défunt, éventuelle prise de drogue, alimentation et état de santé lors des jours précédant la mort... mais aussi que les odeurs changent énormément dans le courant de ce processus. Il est très rare qu'un chien recherche un cadavre au-delà du troisième stade car l'état de décomposition est alors trop avancé. De plus, la police ne souhaite pas devoir utiliser plus d'un parfum ", précise François Verheggen.Les maîtres-chiens de la police ont alors demandé de pouvoir réaliser un premier test pour observer si leurs chiens répondent positivement au mélange synthétique. " Nous avons caché dans des blocs de béton des compresses imbibées avec des odeurs de chocolat, de café, et du mélange synthétique. En quelques secondes, les chiens ont réussi à localiser celle avec notre mélange et ils se sont mis à aboyer comme quand ils sont en présence d'un fluide corporel. "" Les policiers ont souhaité un essai complémentaire qui consiste à entraîner pendant plusieurs semaines une moitié de leurs chiens uniquement avec le mélange synthétique et l'autre moitié de manière conventionnelle, avec les fluides cadavériques. Après deux semaines, ils sont venus à Gembloux et nous avons pu constater que les deux 'lots' de chiens sont aussi efficaces l'un que l'autre pour retrouver un cadavre. L'expérience est toujours en cours. Un dernier test aura lieu début juillet après quatre semaines d'entraînement. Les maîtres-chiens ne doutent pas un seul instant que le résultat sera positif pour notre mélange. "Le succès du produit élaboré à Gembloux est tel que les polices néerlandaises et françaises se montrent également intéressées." Du coup, nous songeons à déposer un brevet. Nous allons devoir fournir de nouveaux efforts pour démontrer davantage encore l'efficacité de notre mélange. Clément Martin compte y parvenir par le biais d'une thèse de doctorat. Enfin, vu notre longue expertise sur les odeurs de cadavres, nous avons réalisé une revue bibliographique sur le sujet qui a fait l'objet d'une belle publication scientifique (*). C'est aussi une première... "Luc Ruidant(*) BioScience, 7 juin 2017, DOI : 10.1093/biosci/bix046