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Chaque année, la falsification de médicaments tue des centaines de milliers de personnes, principalement en Afrique. Ainsi, les faux médicaments contre le paludisme et la tuberculose occasionneraient annuellement la mort de 700.000 personnes. Si ces deux affections sont parmi les plus ciblées par la fraude, toutes les sphères thérapeutiques, des médicaments de confort aux anticancéreux, sont également touchées.Selon les chiffres publiés en janvier 2018 par l'OMS, 10 % des médicaments sont falsifiés ou sous-standard (de qualité inférieure à l'original) dans les pays à faibles ou moyens revenus. " Il s'agit d'une moyenne, car on observe en fait de grandes disparités selon les pays et les régions. Par exemple, au Congo, la prévalence est beaucoup plus importante dans des zones moins contrôlées comme la brousse que dans des centres urbains ", indique Roland Marini Djang'eing'a, chargé de recherche au Laboratoire de chimie analytique pharmaceutique (LCAP) de l'Université de Liège. Une chose est certaine : l'Asie du Sud-Est, mais plus encore l'Afrique, constituent les zones les plus touchées.Il y a quelques années, l'OMS estimait que la falsification médicamenteuse avait généré un chiffre d'affaires de 75 milliards de dollars en 2010. " Pour appréhender le phénomène, on ne peut se baser que sur les saisies. Aussi son importance est-elle sans doute largement sous-évaluée, surtout dans les pays en voie de développement ", précise Pierre-Yves Sacré, chercheur au sein du laboratoire susmentionné, dirigé par le professeur Philippe Hubert.De grands groupes de criminalité organisée actifs dans le domaine de la drogue se sont réorientés, du moins partiellement, dans la falsification des médicaments, jugée 25 fois plus rentable par la Food and Drug Administration (FDA). " Pour 1.000 dollars investis, le trafic de drogue en rapporterait 20.000 et les médicaments contrefaits, 500.000 ", précise le Pr Hubert. Jusqu'il y a peu, l'activité était aussi nettement moins risquée, dans la mesure où la plupart des législations nationales n'étaient pas adaptées au " crime pharmaceutique ". En effet, la falsification de médicaments était réprimée de façon similaire à la contrefaçon de montres ou de vêtements. Ce n'est qu'en cas de preuve de décès ou d'atteintes tangibles à la santé que des mesures plus lourdes, de nature pénale, intervenaient.La répression a cependant commencé à s'organiser dans nos pays quand, en 2011, les ministres des 47 États du Conseil de l'Europe ont adopté la convention Médicrime, ouverte à la signature, visant à pénaliser la contrefaçon médicamenteuse comme une contrefaçon spécifique. Selon un rapport publié en 2013 par l'Institut international de recherche anti-contrefaçon de médicaments (IRACM), il s'agit de l'unique outil international qui criminalise la contrefaçon, mais aussi la fabrication et la distribution de produits médicaux mis sur le marché sans autorisation ou en violation des normes de sécurité. Initialement, 23 pays1, dont la Belgique, signèrent la Convention, mais encore fallait-il qu'elle soit implémentée dans les législations nationales. C'est progressivement le cas aujourd'hui. Chez nous, l'entrée en vigueur des principes de Médicrime date du 1er novembre 2016. Aussi, en Belgique, le crime pharmaceutique est-il désormais reconnu en tant que tel et assorti de peines censées être dissuasives et proportionnées.Un des principaux écueils à contourner est la difficulté de remonter les filières de production et de distribution. Il existe des trafics que l'on pourrait qualifier de rudimentaires, faisant appel à des structures très limitées. En général, dans de tels cas, la production peut très bien se réaliser dans un simple hangar au moyen d'une bétonneuse et d'une presse, par exemple. Elle a habituellement pour cadre les pays en voie de développement et y est écoulée. Se pose alors souvent la question de la méconnaissance des lieux de production ou de distribution, ou celle de leur accessibilité géographique quand ils se trouvent en dehors des agglomérations urbaines. Mais le problème se corse encore nettement lorsque les filières de production et de distribution de faux médicaments sont entre les mains de réseaux transnationaux dont les méandres peuvent être des plus tortueux.Dans son rapport de 2013, l'IRACM citait un exemple éloquent : l'affaire Gillepsie, du nom d'un expert-comptable et distributeur pharmaceutique qui gérait une entreprise établie au Luxembourg. En 2006 et 2007, cet individu a importé 72.000 paquets de faux médicaments, dont un tiers pour des pathologies graves - cancer de la prostate, problèmes cardiaques, schizophrénie... " Les médicaments falsifiés étaient expédiés de Chine par voie maritime via Hong Kong, Singapour et la Belgique, puis étaient packagés comme des médicaments français pour être vendus en Grande-Bretagne en " distribution parallèle " ", mentionne le rapport.Selon certaines sources jugées dignes de foi, la mafia italienne se serait ménagé un nouveau débouché dans le secteur de la santé. Le Pharmaceutical Security Institute (PSI), qui regroupe 26 sociétés pharmaceutiques à travers le monde, assure même que la Camorra est impliquée dans la contrefaçon de médicaments, en particulier d'antiinfectieux et d'antivasculaires.On estime généralement qu'en Europe et aux États-Unis, 1 % des médicaments présents sur le marché légal, c'est-à-dire dans les officines pharmaceutiques et dans les hôpitaux, seraient falsifiés. Mais, comme le souligne Éric Ziemons, chargé de cours adjoint dans le LCAP de l'Université de Liège, ce chiffre explose pour les médicaments vendus sur la toile. " Au moins 50 % des substances achetées sur des sites Internet qui cachent leur identité en copiant les logos de sites authentiques seraient faux ", fait-il remarquer. Et d'ajouter que selon une étude de la firme Pfizer, 20 % des Européens ont déjà commandé un médicament sur Internet.Ici encore, le rapport de l'IRACM publié en 2013 nous fournit un exemple qui illustre l'ampleur potentielle du phénomène. Que peut-on y lire ? Qu'un sujet britannique " a été interpellé par des fonctionnaires de l'UK Bordery Agency à l'aéroport de Coventry avec des paquets contenant des dizaines de milliers de comprimés contrefaits pour traiter les troubles de l'érection " et que ces derniers étaient voués à une commercialisation sur Internet.Les fraudes qui touchent les pays occidentaux ont essentiellement trait à des médicaments de confort, le plus souvent destinés à traiter les troubles de l'érection ou le surpoids, mais des produits à haute valeur ajoutée sont de plus en plus concernés également. Ainsi, en 2009 apparurent à la frontière syrienne, puis 3 ans plus tard sur le marché américain, de faux flacons d'Avastin® médicament utilisé en tant qu'inhibiteur de l'angiogenèse. Et d'autres anticancéreux ont abouti ces dernières années dans des hôpitaux de divers pays, dont les États-Unis, l'Allemagne, le Danemark et la Roumanie." Les principaux critères retenus par les faussaires dans le choix des médicaments qu'ils vont falsifier sont la forte utilisation ou la forte prescription du produit, son prix, qui est fonction de sa valeur ajoutée, et la facilité de falsification ", explique le professeur Hubert. Au même titre que les antibiotiques ou les hypertenseurs, les analgésiques répondent parfaitement au premier critère, notamment. Dès lors, faut-il s'étonner, par exemple, que les douanes du Havre aient opéré la saisie de 1,2 million de sachets d'aspirine de contrefaçon en mai 2013 ? La procédure était la suivante : la marchandise, qui avait été dissimulée dans un chargement de thé en provenance de Chine, devait être livrée à une société localisée aux îles Baléares. Selon le ministère français de l'économie, tout indique que cette firme projetait de commercialiser les faux sachets d'aspirine dans la péninsule ibérique, le sud de la France et l'Afrique francophone.