Inventera-t-on un jour le concept de " médecine lente " pour nos patients âgés ? L'excellente technique de nos traitements abaisse le seuil d'intervention jusqu'à proposer des prises en charge à des patients présentant des pathologies potentielles totalement asymptomatiques et dont ils ignorent l'existence. Une mésaventure récente incite à la réflexion, mais le patient n'est malheureusement plus là pour qu'on lui en laisse le choix.

Diabétique particulièrement soucieux de son traitement et des investigations préventives liées, il consulte son ophtalmologue dans le cadre d'un suivi de cataracte d'évolution lente. Guère handicapé par celle-ci, il exerce depuis sa mise à la retraite un hobby d'autodidacte qui le comble. Assemblant les multiples composants informatiques d'ordinateurs destinés aux écoles, associations et amis à titre bénévole sans compter ses heures, il n'a constaté jusqu'ici aucune limitation à lire les notices en petits caractères ni à fixer les composants électroniques microscopiques sur les cartes mères. Patient docile, il accepte néanmoins la proposition d'une opération bilatérale d'une " cataracte devenue mûre " que lui fait l'ophtalmologue au décours de son examen périodique.

Le bilan préopératoire cardiologique révèle un angor silencieux, totalement asymptomatique sur le plan clinique, confirmé par la coronarographie et débouchant sur une proposition de pontage coronaire. L'intervention se déroule dans les meilleures conditions et le patient réintègre son domicile rapidement. Seul subsiste un lâchage de suture thoracique d'une dizaine de centimètres, pris en charge à domicile par méchage quotidien réduisant la plaie en trois semaines à un petit centimètre. La visite de contrôle cardiologique débouche sur une proposition d'avis en chirurgie plastique. Un nouvel appareillage d'aspiration continue se substituant aux techniques infirmières éprouvées, le patient est réadmis pour courte durée afin de placer un drain de conception récente, dont l'introduction ne se fait pas sans peine. Le patient décède deux heures plus tard, retrouvé exsangue dans son lit d'hôpital sur hémorragie de paroi.

Il n'y aura pas de procédure médico-légale, ni de long procès à la poursuite de compensations financières, nos patients nous préservant dans leur grande majorité des reproches qui outre-Atlantique déboucheraient devant les tribunaux. Où trouver la faute au demeurant ? Traiter une cataracte mûre, un angor silencieux, une plaie en voie de guérison par un nouvel appareillage ne constitue pas une erreur médicale caractérisée. Ni négligence ni incompétence ne furent à relever, et la famille prévenue réagit par une sobre " faute à pas de chance, dans le meilleur hôpital avec les meilleurs médecins ".

Et si la meilleure médecine était parfois la pire ? Le seuil d'intervention s'abaisse avec la perfection technique acquise, l'excellent état général de ce patient octogénaire persuadant sans peine le corps médical à le prendre en charge pour éviter de potentiels maux à venir, minimisant les risques réels jusqu'à ne plus les voir. La meilleure médecine n'existe pas, et c'est bien ce qui en rend la pratique si inconfortable car le discernement ne se pratique qu'a posteriori, et parfois sans possibilité de tester l'alternative.