Dr Gilbert Bejjani
Dr Gilbert Bejjani
Anesthésiste, vice-président de l'Absym de Bruxelles
Opinion

29/11/18 à 21:00 - Mise à jour à 11:10

La (dé)croissance avant tout?

En cette période de clôture des budgets, la croissance avec ses quelques dixièmes de pourcent est à l'honneur. Pour une institution, tous les coûts ont tendance à croître et par conséquent, la croissance des recettes devient vitale ! Le système de santé tel que nous le connaissons permet cela en grande partie au travers d'une augmentation de l'activité mais cela perpétue un cercle, peu vertueux il me semble. Au bout de ce système cloisonné devenu volume-dépendant, une décroissance estelle envisageable? Peut-on offrir une meilleure qualité de vie pour le soignant et de soins pour le patient?

La (dé)croissance avant tout?

Prendre en compte les déterminants sociaux de la santé, le trajet du patient au travers des murs, l'accompagner avec sa maladie, c'est lui offrir des soins intégrés. Cette offre répond en tous points à l'attente de la population, et de fait, s'accompagnerait d'une décroissance des soins hospitaliers.

Ce changement dans l'offre des soins devra se faire pour répondre aux défis sociétaux mais aussi économiques. Dans un besoin accru de redéfinition des moyens en fonction des besoins, les données sont cruciales, mais encore doivent-elles être pertinentes pour ne pas "noyer" le système.

Pour réussir une approche intégrée, il faut une interconnexion, un échange des données plus grand et une communication améliorée. Quand on ajoute à cela l'interaction du patient, qui s'informe et informe, on en arrive à réaliser que l'intégration des soins ne se fera pas sans une informatisation extrême. Intégration digitale et intégration des soins vont de pair.

L'exemple du Portugal

Le Portugal est un bel exemple parce qu'il nous montre comment, dans un contexte d'austérité, les partenariats public-privé, combinant pénalité et incentive, sont devenus avec la digitalisation le moyen pour organiser des soins intégrés de qualité. Un effort réel a été fait pour réduire l'hospitalisation et les soins non-nécessaires (inappropriate care). L'hôpital de Cascaïs est un des trois hôpitaux européens à avoir atteint le niveau de certification HIMSS* EMRAM** stage 7. Cela a permis d'aligner l'objectif stratégique et la digitalisation.

Si la digitalisation fait partie des innovations intéressantes, elle ne s'imposera que si son usage évite le gaspillage de temps et d'énergie. Il faut pouvoir définir le projet qui donne de la valeur ajoutée avec un coût moindre (à terme). La technologie doit avoir pour objetcif de soutenir une stratégie de soins centrés sur le patient. Des initiatives telles que l'iIHD (European Institute for Innovation through Health Data) existent pour soutenir l'amélioration de l'usage de l'information et des données.

Pour le médecin, une intelligence artificielle sous forme d'aide à la décision clinique (CDSS Clinical Decision Support System) et organisationnelle basée sur des applications user-friendly sera tout aussi essentielle que le suivi d'indicateurs de la qualité des soins tels que ceux développés par ICHOM (International Consortium for Health Outcomes Measurement). Pour le patient, c'est l'accès multicanal à l'information qui sera privilégié, avec un temps de réponse réduit. Le luxe sera le temps.

Ce qui sauvera le médecin, c'est qu'à l'ère du "value based", la qualité clinique est encore intimement liée aux compétences médicales, mais jusque quand?

*HIMMS, Healthcare Information and Management Systems Society : organisation dont l'objectif est la promotion du meilleur usage des TIC et des systèmes de management dans l'industrie de la santé. ** EMRAM (Electronic Medical Record Adoption Model) est un score (0 à 7) qui mesure la progression d'une institution de soins vers la digitalisation complète. Ce score prend notamment en considération l'intégration du dossier patient, la prescription connectée multi-domaines et par protocoles, l'aide à la décision clinique et la sécurisation du circuit du médicament.