L'emploi du mot marché interpelle. Lieu de contacts entre professionnels et demandeurs, le marché décloisonne les silos de compétences en organisant les rapports entre trois types de questions indissociables: qualité technique, attitude éthique et accessibilité financière. Tout déséquilibre entre ces trois aspects des relations humaines rend plus captif que libre. Voilà pourquoi je concluais sur la nécessité d'approfondir la notion de marché en médecine.

L'occasion m'en a été donnée à Venise où chaque année, depuis près de dix ans, le philosophe Guy Haarscher invite les membres du " Groupe de Venise " à une semaine d'étude sur des thèmes d'actualité. Pour 2019, il avait choisi les " 21 leçons pour le XXIe siècle" de Yuval Noah Harari. Ma tribune doit beaucoup à cette rencontre où des personnes d'horizons variés réfléchissent aux questions posées par notre époque en échangeant librement leurs points de vue.

Le titre a de quoi choquer ceux qui ont vécu des expériences médicales heureuses ou décevantes, tout sauf de l'imaginaire.

Nous prendrions pour fou quiconque dirait : "Les hôpitaux, les laboratoires, les spécialités médicales, les facultés de médecines, les associations, les mutuelles et les gouvernements appartiennent à un ordre imaginaire." Pourtant, l'auteur de telles affirmations, Yuval Noah Harari, a fait un succès mondial avec trois titres: Sapiens, Homo Deus et 21 leçons pour le XXIe siècle. Aux pp. 140-146 de Sapiens (Albin Michel, 2015), il brosse un tableau de l'humanité sous un titre choc.

Les murs de la prison

Objectif, subjectif et intersubjectif sont les murs de la prison dans laquelle chaque être humain vit sa vie. En voici les définitions.

Objectif : "existe indépendamment de la conscience et des croyances humaines. "

Subjectif : "dont l'existence dépend de la conscience et des croyances d'un seul individu."

Intersubjectif : "existe au sein du réseau de communication qui lie la conscience subjective de nombreux individus."

Chacun de nous évolue dans le monde matériel avec son imaginaire à lui en contact avec les réseaux imaginaires intersubjectifs émanant de nombreux autres. Dans cette étrange prison faite de matière et de productions de l'esprit humain, nous sommes paradoxalement libres et captifs à la fois.

La perspective de Harari est intéressante du point de vue médical. En effet, si la maladie et les moyens techniques nous apprennent combien nous sommes incorporés au monde matériel, l'approche diagnostique et thérapeutique mobilise un ordre imaginaire d'où émergent de puissantes forces sociales face auxquelles notre seule marge de manoeuvre comme individus dépend de nos capacités d'animer les réseaux de nos proches.

Autre point soulevé par Harari : le nombre d'individus concernés par un problème. Exercer ses compétences sur des personnes prises une à une comme le font les médecins et les soignants ou édicter des lois pour tout un pays comme le font les politiques implique des récits très différents, mais toujours inclus dans un ordre imaginaire surgi des individus et provoquant ses effets en retour sur eux. Oui, la notion de marché, lieu de droits et de devoirs, de libertés et de contraintes, mérite d'être approfondie par les médecins et les autres, de la petite échelle interpersonnelle à la grande échelle de l'humanité.