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Le journal du Médecin : Dans le cas d'un attentat terroriste ou d'une bombe, j'imagine que " rassembler les morceaux " est particulièrement fastidieux...Dr Philippe Boxho : C'est évident. Car notre but est de rendre aux familles un corps le plus entier et digne possible... L'apport de la génétique si l'on compare avec la médecine légale des deux dernières grandes guerres, est fondamental.Est-ce rendu encore plus compliqué par le fait que les " morceaux " des kamikazes sont mélangés à leurs victimes ?Concernant les kamikazes de Zaventem et Bruxelles, on a utilisé les empreintes digitales. Donc cela été relativement vite...Comment est-ce possible ? Leurs mains étaient intactes ?Oui. Car ils n'ont pas utilisé une ceinture d'explosif mais une mallette explosive. L'explosion a donc eu lieu plutôt au sol. Le haut du corps a donc été plutôt épargné et demeuré en un seul bloc. Et bien sûr l'ADN corporel ne diffère pas de celui de la main. Donc ensuite, on peut rassembler leurs morceaux.Du côté émotionnel, les médecins légistes sont plutôt calmes, froids et ordonnés ?Et bon vivant ! Ce qui s'est passé à Bruxelles et Zaventem ne revêt pas une horreur supplémentaire par rapport à notre activité habituelle. Il faut quelque peu dédramatiser : les morts ont été soufflés par l'explosion et ne se sont à la limite rendus compte de rien. Les plus à plaindre sont les survivants et notamment les blessés.Suivez-vous un protocole bien défini appris à l'université ?Dans les études de médecine, il n'y a pas véritablement de cours si ce n'est un cours d'identification. Nous, médecins légistes, suivons en fait un schéma d'action qui est très dépendant de la capacité du plan défini par la police. Le schéma a été créé par la DVI (Disaster Victim Identification Team), elle-même une émanation du Dr Johan De Win qui l'a créée en 1990. Nous avons été un des premiers États au monde à nous doter d'une DVI. Nous établissons 2 sortes de fiches : une fiche ante-mortem avec la famille (taille, couleur de cheveux et d'yeux, cicatrice), le médecin de famille (pathologies spécifiques, implants) et le dentiste (fiche dentaire) et une fiche post-mortem. Cette dernière est réalisée face au cadavre par le légiste. C'est son autopsie. Ensuite, on croise les deux et on vérifie l'identité. Si on a la chance d'avoir une radio dentaire, les dents résistent très bien. Donc on sait qui c'est. Ensuite, on obtient l'ADN et on peut récupérer les morceaux.L'origine étrangère des victimes a évidemment compliqué la donne ?Oui. L'identification des 24 cadavres sur 28 (sans compter les kamikazes) a tout de même été ultra-rapide. D'autant qu'ils ont choisi non pas de communiquer aux familles au compte-goutte mais ils ont préféré attendre d'avoir toutes les identifications...Est-ce vous qui l'annoncez aux familles ?Non. C'est la police. Ceci est d'ailleurs un problème. Car les familles sont mal renseignées par des gens qui n'y connaissent rien. Ce que nous faisons, c'est expliquer les circonstances aux familles (comment leurs proches sont morts). Généralement en présence de leur avocat et du procureur du Roi.Y a-t-il suffisamment de labos en Belgique ?Non. De moins en moins " grâce " à notre ministre Koen Geens qui a fait des économies de 4,9 millions au détriment des laboratoires d'analyse. En Wallonie, il en reste un sur 3, celui de Liège dont je m'occupe.Y a-t-il suffisamment de vocations chez les docteurs en médecine pour devenir ML ?Pour cela il faudrait rendre la spécialité plus attractive. Après la médecine générale, il faut étudier 5 ans : un mélange de droit, de criminologie, de médecine d'expertise, d'anatomopathologie... C'est une spécialisation que j'enseigne à l'ULg. Or, un légiste commence avec 66.000 euros bruts par an et termine à 112.000/an. Nous sommes parmi les moins payés de la profession médicale. Comparez à un radiologue qui gagne 14.000 euros nets/mois ! Mon service qui fonctionne sur Liège-Luxembourg dispose de 600.000 euros de recette par an pour 4 légistes sur le pay-roll. On s'en sort à peine... Des 41 médecins légistes en Belgique en 2005, il n'y en a plus que 21. Bruxelles en a suffisamment mais pour Namur-Hainaut ils ne sont que 2 : un père et son fils. C'est intenable. C'est la meilleure manière pour que les criminels soient impunis !