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"Ma première cuite, c'était à 15 ans, lors d'une soirée scoute. Il n'y avait encore là rien d'anormal, ni cette fois ni les suivantes, mais j'ai toujours aimé boire - un petit verre pour le plaisir, comme tant d'autres. C'est agréable et cela détend. À 18 ans, j'ai eu mon permis de conduire et ma première voiture. Je ne sortais pas beaucoup, mais je prenais volontiers un verre quand on me le proposait. Pendant mes études, ma consommation a rapidement augmenté. Je n'ai pas eu de problèmes dans mon premier kot, où nous étions entre étudiants... mais lorsque j'ai ensuite déménagé dans un logement où je ne connaissais personne et où il y avait aussi des gens plus âgés, je me suis retrouvé beaucoup plus isolé. C'est probablement ce qui m'a poussé à boire davantage, pour me sentir "mieux". En première année de doctorat, j'avais une télévision et je buvais tous les soirs deux bières légères, qui m'aidaient à dormir. Après deux ans, c'était parfois une Duvel. Entre-temps, j'avais fait la connaissance de mon épouse. On buvait sec dans son bar habituel, et j'ai suivi le mouvement. En troisième doc, j'en étais à une bouteille de vin tous les soirs. J'allais aussi moins aux cours, mais j'ai tout de même fini par décrocher mon diplôme. Au fond de moi, je savais bien que j'étais sur la mauvaise pente. On a toujours tendance à se mentir à soi-même, mais j'étais déjà dépendant. Boire tous les soirs, ce n'est pas normal, surtout quand on se promet tous les matins qu'on arrête demain sans jamais le faire. Et puis il y a les problèmes physiques... après un temps, on se retrouve tous les matins la tête dans la cuvette des toilettes et l'alcool finit par ne plus être un plaisir. On ne boit plus pour le goût mais pour l'effet: la boisson devient un médicament qui aide à se sentir mieux. J'ai ouvert mon cabinet de médecine générale. Il y a plus de 30 ans, il était socialement acceptable que le docteur prenne un verre. En plus, j'ai toujours eu un peu de mal à fonctionner au sein d'un groupe. Je suis quelqu'un qui a besoin de tout contrôler et, en société, j'avais toujours l'impression qu'on pouvait m'agresser ou dire quelque chose à mon sujet sans que je puisse y répliquer - c'est d'ailleurs un malaise que je ressens toujours aujourd'hui. Du coup, je prenais souvent un verre avant une réunion. C'est une manière de se sentir plus léger, de rendre les choses plus faciles. Pendant toute une période, je buvais tous les soirs quatre Duvels, voire cinq ou six le weekend. Et éventuellement un peu de vin. À ce stade, cela restait agréable et ne provoquait pas de problèmes. Après sept ans de pratique, sans vraiment m'en rendre compte, j'étais devenu nerveux, fatigué, j'avais du mal à réfléchir. Cela s'améliorait en buvant un coup pendant la journée, mais l'effet s'estompait rapidement. C'est là que les choses se sont accélérées. Je me levais la nuit pour boire et je reprenais un verre dès le matin, avant de commencer ma journée. Entre deux patients, je m'arrêtais au magasin tout proche pour acheter de l'alcool. C'est également à cette époque que je me suis découvert un grave syndrome d'apnées du sommeil doublé d'une fatigue diurne. J'essayais de résoudre le problème en buvant, ce qui avait pour effet d'aggraver la situation. Un moniteur d'apnées m'a permis de me sentir beaucoup mieux dans ma tête, mais le mal était fait: j'étais accro. Dans l'ensemble, cette période a pourtant été relativement confortable. Je parvenais à ne rien boire pendant trois ou quatre semaines... mais lorsque l'envie me prenait, pas moyen d'y résister. J'ai cessé de me battre et commencé à boire jusqu'à rouler sous mon bureau. C'était mon triste sort. Je connaissais parfaitement la chanson: trois flasques de vodka en dix minutes (pas quatre sous peine que cela tourne mal), puis je m'effondrais et je n'avais plus conscience de rien. Ces épisodes se répétaient quelques fois par an ; le lendemain, je savais que j'en étais quitte pour quelques semaines. En parallèle, on ne prend plus plaisir à son travail, on n'écoute plus vraiment les gens, on fonctionne en pilote automatique. À l'époque, il m'arrivait même de boire pendant la consultation. Pour moi, cela restait acceptable, mais mon épouse n'était évidemment pas de cet avis. Les choses se sont envenimées et nous nous sommes retrouvés devant le tribunal. Ma dernière chance de sauver mon mariage, c'était de me faire soigner. Je n'avais pas réalisé qu'entre-temps, j'avais aussi signé des papiers qui confiaient à mon épouse toute la gestion financière. En même temps, j'avais bien conscience que je n'aurais pas pu vivre seul. Qui serait venu me chercher quand j'étais assommé sous mon bureau? Je savais que je devais en finir avec mon problème. En 1994, j'ai demandé l'aide d'un ami psychiatre qui avait certainement les meilleures intentions du monde, mais pour qui la seule solution était de ne plus boire du tout. Or pour moi, ce n'était pas possible. J'ai tenu le coup quelques semaines, mais cela ne marchait pas. Je voyais dès le matin des verres de bière danser devant mes yeux, je suais à grosses gouttes, je tremblais. Je ne pouvais pas me passer d'alcool. C'est le même besoin que ressentent les personnes dépendantes aux drogues dures quand elles essaient d'arrêter. On a mal au ventre, mais il suffit d'une goutte pour se sentir mieux. Et les médicaments ne sont pas une solution, tout au plus un substitut. On multiplie les subterfuges pour se procurer de l'alcool ou on boit en cachette pour tromper sa femme. Un alcoolique, c'est un menteur de première classe. Je cachais des bouteilles partout: aujourd'hui encore, il en reste sous le plafond! C'est un combat sans fin, jusqu'au moment où on décide de céder. J'ai été hospitalisé une seconde fois, après avoir déjà été admis en clinique quelques années plus tôt. J'avais quitté la maison, il y avait la menace du divorce, j'avais l'impression que ma vie s'effondrait et j'étais évidemment d'autant plus stressé. J'avais déjà tout essayé: d'autres boissons, des médicaments, etc. C'est alors que j'ai découvert les AA via d'autres patients. Cela s'est bien passé pendant quelques jours. J'ai assisté sept fois aux rencontres, jusqu'au jour où j'ai eu une rechute juste après une réunion. Évidemment, cela s'est très vite remarqué. En définitive, il ne me restait plus qu'un espoir: la clinique de désintoxication des Frères Alexiens à Tirlemont. Il faut être mûr pour sauter ce pas, mais j'étais prêt à changer ma vie du tout au tout. Om m'a dit très clairement: vous débarrasser de votre addiction, c'est votre choix. Vous n'êtes pas obligé, mais si vous voulez suivre une thérapie, le but est de ne plus consommer du tout, même pas une praline alcoolisée. Plus maintenant et plus jamais. En première instance, j'ai été hospitalisé quatre semaines dont j'ai passé les deux premières la tête entre les jambes, hanté par ce gigantesque besoin d'alcool. Heureusement, Tirlemont est une institution fermée et, alors que les patients sont normalement renvoyés chez eux après huit semaines, j'ai demandé à pouvoir rester une semaine de plus. La thérapie vise à recréer une structure qui, chez nombre d'alcooliques, a complètement disparu. Après neuf semaines, j'étais abstinent et je commençais à croire à la possibilité de renoncer définitivement à l'alcool. Pourtant, j'étais terrifié à l'idée de monter dans ma voiture pour rentrer à la maison, convaincu qu'elle allait m'emmener droit à la station-service la plus proche et que je recommencerais à boire. La voiture a été sage, mais j'ai remarqué chaque verre de bière sur chaque terrasse au cours du trajet. Après quelques jours, j'ai repris le travail. D'abord avec une boule dans le ventre, sur les nerfs et en me faisant tout petit, parce que les patients... eh bien ils étaient tous au courant, mais ils n'en ont rien dit ou presque. Leurs rares remarques ne visaient jamais à blesser. Cela s'est donc plutôt bien passé. Plus tard, j'en ai parlé ouvertement. Cela fait aujourd'hui 21 ans, et je n'ai plus jamais ressenti le besoin de boire. Mon problème a été résolu d'un coup. Je me demande encore comment j'y suis arrivé... et je continue à craindre une rechute si un jour je retouche à l'alcool. Les six années entre 1994 et mon admission chez les Frères Alexiens en 2000 ont été un véritable cauchemar, que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi. A posteriori, mon histoire a été très douloureuse. La dépendance à l'alcool, c'est un marécage où on menace de s'enliser: dès qu'on essaie d'en retirer un pied, c'est l'autre qui s'enfonce. On essaie de bien faire mais tout tourne toujours mal. En tant que médecin, on a peut-être aussi une vision erronée des médicaments. Dans les premiers temps d'un problème d'alcool, ils ne résolvent pas grand-chose (que du contraire! ) et il faut faire attention à ce que l'addiction ne se reporte pas sur autre chose, comme le jeu ou le sexe. Les personnes dépendantes sont toujours sur le fil, toujours dans le "trop" ou dans le "trop peu". C'est toujours le cas pour moi: soit je travaille trop, soit je ne fiche rien. C'est une forme de perfectionnisme, de besoin de contrôle. On veut tout garder en main. Et c'est pour cela qu'on boit, pour se rendre la vie un peu plus simple. Et puis on perd complètement le contrôle. C'est aussi une histoire d'empathie. J'ai vu des crapules et des assassins chez les AA, mais dans le groupe des Frères Alexiens, on trouvait surtout des personnes victimes d'elles-mêmes. Les difficultés et les souffrances y sont pour beaucoup. Boire, pour un alcoolique, c'est son activité et son principal hobby. Regarder la télévision, lire, travailler, tout cela ne l'intéresse plus. On devient unidimensionnel, tout se fait en pilote automatique. Après mon passage à Tirlemont, j'ai commencé à retrouver d'autres centres d'intérêt. La première année, l'alcool a continué à me trotter en tête au quotidien - mais d'une autre manière, au travers du sentiment que je n'en avais plus besoin. Cela ne me dérange plus aujourd'hui que les autres boivent en ma présence, même si cela a été difficile au début. Tout le monde vous demande pourquoi vous ne prenez pas un petit verre. Et on ne cesse de vous faire peur et d'insister sur le fait qu'il faut poursuivre la thérapie. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait, puisque j'ai continué pendant sept ans les réunions des AA. À un moment donné, j'ai toutefois recommencé à avoir plus de travail... et si vous ne venez pas tous les soirs, on vous le reproche. C'est à ce moment que j'ai arrêté, parce que cela devenait pesant. Ma thérapie, aujourd'hui, c'est de voir de temps en temps des patients qui ont un problème d'alcool. Là, cela a du sens. J'ai aussi toujours de l'alcool chez moi - pour tout vous dire, la cave est encore pleine - et cela ne me dérange pas de regarder boire mes hôtes. La seule chose que je ne veux pas, c'est qu'il y ait des bouteilles ouvertes dans le frigo, de peur d'ouvrir la porte à moitié endormi pendant la nuit et d'en prendre une par réflexe. Lorsque nous avons des invités, je leur demande donc toujours d'emmener les fonds de bouteille pour qu'ils ne restent pas chez nous. Les gens veulent souvent arrêter de boire, mais sans être prêts à changer de vie. Ils continuent donc à faire la fête, à aller au restaurant... et ça, ça ne marche pas. Personnellement, organiser mes consultations sur rendez-vous et avoir une activité professionnelle mieux réglée m'a beaucoup aidé. C'est une manière de créer un cadre, une structure. Autrefois, mon cabinet fonctionnait dans le chaos le plus complet avec des consultations libres, ce n'était vraiment pas gérable."