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Le journal du Médecin : À quoi vous attendiez-vous en vous embarquant pour la Grèce ?Dr Leen Verhenne : Pas du tout à ce que j'ai découvert sur place, en tout cas ! Quand on est envoyé en Europe, on s'attend à des conditions de travail plus faciles que dans un pays en développement, et en particulier à de meilleures structures de santé. De l'extérieur, on a d'ailleurs l'impression que tout roule... mais les apparences sont trompeuses. Le système de santé grec est conçu de manière à être facilement accessible, mais cela ne signifie malheureusement pas encore que les patients reçoivent effectivement les soins dont ils ont besoin. La crise financière de 2008 a eu un impact considérable, y compris dans ce domaine, et le pays reste aujourd'hui confronté à un besoin criant de moyens financiers. Sur les îles, il manque des spécialistes mais aussi du matériel... et s'ajoutent encore à cela les frais de santé des réfugiés.Le modèle de santé grec est aussi très différent de celui que nous connaissons en Belgique. Les soins de première ligne sont moins développés et le système repose donc principalement sur les urgences et sur les hôpitaux, les premières étant surchargées à peu près en permanence. Depuis fin 2014, MSF a par conséquent repris avec d'autres organisations la quasi-totalité des soins de première ligne pour les réfugiés.Comment avez-vous vécu la mission sur place ?Nous avions l'impression d'être constamment en retard d'une guerre. J'étais en Grèce en février-mars, à un moment où l'Europe était secouée par une série de bouleversements géopolitiques. Alors qu'un nombre croissant de pays décidaient de fermer leurs frontières, souvent du jour au lendemain, on voyait que les autorités grecques ne prenaient aucune mesure pour se préparer. Je ne vais pas me prononcer sur la question de savoir si c'était ou non délibéré, mais toujours est-il que la coordination était parfois complètement bancale. Avec MSF, nous avons donc assumé des tâches qui sortent normalement du cadre de nos missions, comme le soutien logistique ou la distribution d'eau et de nourriture. J'ai été particulièrement marquée par le nombre de volontaires en provenance de toute l'Europe. La plupart n'étaient là que brièvement, mais certains bénévoles grecs s'investissent dans le premier accueil des nouveaux arrivants depuis deux ans déjà. J'ai même rencontré des personnes qui ont réduit leur propre activité professionnelle pour se concentrer sur l'aide aux réfugiés.Parvenez-vous facilement à vous détacher de ce que vous avez vécu là-bas ?Il est normal d'avoir une foule d'histoires à raconter au retour d'une mission, de vouloir partager ce qu'on a vu, ce qu'on a vécu... mais là, cela fait environ trois mois que je suis de retour en Belgique et mes amis remarquent tout de même que j'en parle beaucoup. (rit, puis reprend soudain son sérieux) La question des réfugiés continue à me hanter, car la mission ne s'est pas vraiment terminée avec mon retour. Ces personnes arrivent aussi en Belgique, et les problèmes que j'ai observés en Grèce existent également chez nous : le désarroi, les attentes interminables... J'ai eu moins de mal à me détacher de mes missions précédentes, même si mon travail me tient toujours à coeur. Quand je rentre à Gand après quelques semaines au Kenya, par exemple, je sais que ce travail dans lequel je me suis donnée à 100% est terminé et que le moment est venu de me consacrer à nouveau pleinement à mes patients. Cette fois, j'ai l'impression que ma mission se poursuit, que je peux encore apporter quelque chose aux réfugiés d'ici.Comment ?J'ai assez rapidement soulevé la question lors d'un conseil d'administration de MSF. Nous avons récemment décidé de ne plus accepter de fonds de l'UE, de ses institutions ou de ses États-Membres. (avec fermeté) C'est pour nous une manière de marquer notre opposition à la politique des pays européens dans la crise des réfugiés : les États-Membres ne peuvent pas fermer les yeux ni éluder leurs responsabilités en matière d'asile, nous devons aider ces personnes. Je ne veux pas me lancer dans un sermon, mais l'Europe elle-même était encore en guerre il n'y a pas si longtemps. À l'époque, des millions de personnes ont été éparpillées sur tout le continent. L'avons-vous déjà oublié ? Avons-nous oublié sur combien de migrants nous comptons aujourd'hui ? Cette crise humanitaire est probablement la plus médiatisée de l'Histoire, mais l'image des réfugiés qui circule à l'heure actuelle est pour moi complètement biaisée.À quels points de vue ?La vision dominante est que ces personnes viennent en Europe pour profiter de notre prospérité - demandez-vous, par exemple, sur quoi repose le vote du Brexit. Dans mon expérience, ce n'est toutefois pas le cas. À Leros, j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec un jeune Syrien de 17 ans, qui avait porté son père paraplégique sur son dos depuis la Syrie faute de pouvoir payer un moyen de transport. Qui en arriverait là sans être au pied du mur ? L'histoire de cette famille m'a vraiment touchée, parce qu'elle révèle à mon sens le fond de la problématique : des hommes et des femmes qui fuient la guerre et la violence dans leur propre pays. Nous devons réaliser combien nous sommes privilégiés, ici en Belgique, mais aussi nous demander si nous seuls avons droit à cette vie parce que le hasard nous a fait naître sur ce petit coin de terre. Mais pour cela, il faut un changement de mentalité...(Elle réfléchit) Ce qui joue certaine aussi un rôle, c'est l'amalgame entre une série de problématiques distinctes : les migrations, la crise des réfugiés, les attentats terroristes de l'État islamique... Les gens ont tendance à voir des liens là où il n'y en a pas forcément. S'ajoutent à cela les missives alarmistes quasi quotidiennes sur les difficultés financières actuelles et futures de l'Europe, ce qui soulève inévitablement la question du partage des moyens disponibles. Pourtant, c'est justement la solidarité qui fait la beauté de notre système social.Vous dites que votre dernière mission vous a marquée plus que les autres. Pendant combien de temps vous voyez-vous continuer ?Alors que j'étais encore en mission le plus clair de mon temps il y a deux ans, je suis aujourd'hui généraliste à temps plein. À ce point dans ma vie, le moment est venu pour moi de trouver la voie qui me plaît ici en Belgique. Lorsque j'ai rejoint la maison médicale, j'ai toutefois stipulé d'emblée que je continuerais à partir en mission avec MSF deux fois par an - et oui, c'est indispensable, car j'en ai besoin. Rencontrer d'autres cultures, apprendre des autres... l'aventure, peut-être ? (elle hésite) Il y a quelques années, deux collaborateurs de MSF que je connaissais bien ont perdu la vie lors d'une mission. L'incident m'a énormément touchée et poussée à réfléchir, à me demander si j'étais prête à donner ma vie pour une mission. Nous prenons des risques, c'est certain. Cela dit, une sortie en vélo non plus n'est pas sans danger ! (elle rit puis redevient sérieuse). Je dois aussi tenir compte de ma famille. Aujourd'hui, je ne dis plus oui à tout : si je ne le "sens" pas, je n'y vais pas. Mais qui sait, je changerai peut-être d'avis dans un avenir proche.