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Pauline Schaffner revient sur le danger des sigles et des abréviations en médecine.

© Belgaimage

Une femme de 40 ans est admise pour DA dans un contexte d'IRA.

Antécédents: SAS et TS post-partum

Résultat du Scanner: EP

Quelle prise en charge préconiseriez-vous ? Bien sûr, pour que celle-ci soit optimale, encore faudrait-il que vous sachiez si elle a une simple 'Douleur Abdominale' ou une 'Dissection Aortique', dans un contexte d'Insuffisance Rénale ou Respiratoire Aiguë, si elle présente un 'Syndrome d'Apnée du Sommeil' ou une 'Sténose Aortique Serrée', si elle a fait une 'Tentative de Suicide post-partum' ou reçu une 'Transfusion Sanguine', et si son scanner décrit un 'Epanchement Pleural' ou une 'Embolie Pulmonaire' !

Dans la majorité des cas, vous n'aurez pas à vous poser ces questions car le contexte ne laissera pas de place à l'ambiguïté ou vous aurez une connaissance préalable du patient. Néanmoins, l'usage excessif qui est fait des sigles et abréviations dans le domaine médical est responsable chaque année d'erreurs et de décès. A l'heure du dossier médical informatisé, on connaît l'importance d'une communication optimale entre professionnels de santé mais les abréviations utilisées pour gagner du temps sont source de confusion au sein d'une même spécialité, et encore plus entre celles-ci.

Le programme américain de rapport d'erreurs médicales MEDMARX a déclaré en 2007 que 4,7% des erreurs qui lui avaient été rapportées de 2004 à 2006 étaient attribuables à l'usage d'abréviations. Le journal Archives of Disease in Childhood a publié en 2008 une étude montrant que seuls 56 à 94% des pédiatres comprenaient les abréviations utilisées par leurs collègues dans les tours de salle, et que ces chiffres tombaient de 31 à 63% dès lors qu'il s'agissait de cliniciens non-pédiatres. Enfin, un article du Medical Journal of Australia de 2015 a attiré l'attention sur la réalité des problèmes de compréhension des lettres de décharge hospitalières par les généralistes, et leur impact potentiel sur la prise en charge à long terme des patients.

Joint Commission

Pour pallier ce problème, la Joint Commission - chargée de l'accréditation des organisations et programmes de santé aux Etats-Unis - avait pourtant déjà publié en 2004 une liste d'abréviations à n'utiliser dans aucune forme de documentation médicale, que celle-ci soit manuscrite ou dactylographiée.

Côté francophone, c'est en 2006 que l'Institut pour la sécurité des médicaments aux patients du Canada publie sa propre liste d'abréviations à ne pas utiliser, et des hôpitaux comme celui de Sherbrooke ont par la suite mené d'agressives campagnes de prévention afin de limiter l'usage de celles-ci.

En janvier 2009, l'Union nationale hospitalière privée de cancérologie indique que sur les 24.200 sigles français que répertorie son application MediSigles, 40% ont plusieurs significations dans le domaine de la santé. Pourtant, plus de 10 ans plus tard, rien n'est mis en place pour résoudre ce problème en Belgique. Certes, les programmes informatiques actuellement utilisés dans les grands hôpitaux utilisent des systèmes de codage intégrés ne laissant pas de place à l'ambiguïté, mais cette sécurité est loin d'être répandue dans les pratiques privées. Celles-ci étant largement majoritaires, on ne peut qu'espérer qu'une politique nationale d'information voie le jour pour inciter les médecins à plus de prudence. Bien sûr, personne n'a envie d'avoir à écrire gamma glutamyl transpeptidase à chaque fois qu'il demande un dosage de ?GT, et ce n'est sans doute pas nécessaire. Mais, à une époque où la communication interprofessionnelle est plus facile que jamais, il est important que nous soyons renseignés sur les mauvais usages que nous faisons de celle-ci afin qu'elle ne soit pas un obstacle au soin de nos patients.