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L'existence de souvenirs plus ou moins erronés, voire totalement distordus, est bien établie. Mais aussi celle de faux souvenirs, c'est-à-dire de souvenirs ne reposant sur aucune réalité. Trois conditions sont nécessaires à l'émergence d'un tel souvenir : que le sujet accepte la plausibilité de l'événement sur lequel porte ce souvenir, qu'il s'en construise une représentation mentale et enfin qu'il commette une erreur quant à la source de l'information récupérée, l'attribuant au passé et non à une rêverie ou à une autre activité mentale.Depuis une trentaine d'années, divers travaux se sont penchés sur l'exactitude de la mémoire humaine. Ce n'est toutefois qu'en 2010 qu'un phénomène ignoré jusque-là, les " non-believed memories " (NBM - les souvenirs auxquels on ne croit plus), fut mis en évidence et suscita l'initiation de travaux scientifiques dont le nombre actuel demeure néanmoins limité à une douzaine. En clair, un NBM se réfère à la représentation mentale d'un événement qu'un individu a pensé avoir vécu, avant d'en nier l'existence par la suite bien qu'il en garde une représentation extrêmement claire et vivace. " Celle-ci demeure riche en détails visuels, auditifs et autres, alors même que le sujet ne croit plus qu'il s'agit d'un vrai souvenir ", commente Serge Brédart, professeur de psychologie cognitive à l'Université de Liège. " Or, les psychologues ont toujours considéré que la précision d'un souvenir constituait un indicateur attestant sa probable réalité. "De quelques études réalisées en Grande-Bretagne, au Canada, à Liège et à Maastricht, il ressort que le pourcentage d'individus ayant été sujets à des souvenirs auxquels ils ne croient plus gravite partout autour de 20 %. " Bien qu'il soit malheureusement impossible de conclure à l'absence de la moindre suggestion, il apparaît aujourd'hui que les faux souvenirs peuvent être générés dans la vie quotidienne sans qu'une suggestion organisée n'ait eu lieu, au contraire de ce qui se produit dans les situations d'expérimentation ou lors de pratiques psychothérapeutiques douteuses ", indique le professeur Brédart. Il rappelle qu'on a longtemps pensé que le développement " spontané " de faux souvenirs était rare. À la lumière des travaux récents, ce n'est plus le cas.Toujours selon Serge Brédart, si environ 20 % des personnes interrogées lors d'études scientifiques confient avoir forgé au moins une fois dans leur vie un souvenir auquel elles ne croient plus malgré la précision qui caractérise encore sa représentation mentale, ce chiffre ne constitue qu'une sous-évaluation du taux d'individus ayant développé de faux souvenirs. " En effet, dit-il, il est très vraisemblable que certaines personnes qui en ont généré n'aient pas encore pris conscience de leur inexactitude. "Dans un article publié en 2010 dans la revue Psychological Science, le groupe de Guiliana Mazzoni, du département de psychologie de l'Université de Hull, en Angleterre, nous fournit un exemple éloquent de NBM. Le voici en substance. En discutant de souvenirs d'enfance avec votre frère, vous évoquez le jour où, étant tombé d'un arbre, vous vous êtes cassé le bras. Vous revoyez parfaitement la scène, les détails de l'accident affluent dans votre esprit - le bruit du vent dans les feuilles, votre chute, etc. Votre frère est pour le moins étonné de votre récit. Et il vous affirme que c'est lui qui s'est brisé le bras en tombant d'un arbre. Chacun campe sur sa position et, pour trancher la question, vous faites appel à l'arbitrage de votre mère. Elle n'a aucune hésitation : c'est bien votre frère, et non vous, qui a été accidenté. De surcroît, elle vous montre des photos où il a le bras dans le plâtre et un document d'hôpital où figure son prénom. Vu tous ces éléments probants, il ne vous reste plus qu'à admettre que votre souvenir était faux.Devant les représentations très précises qu'un individu peut conserver de ce qui lui apparaît finalement comme un faux souvenir, on doit reconnaître que, contrairement aux conceptions théoriques antérieures, la précision d'un souvenir spontané, c'est-à-dire non induit expérimentalement par suggestion, n'est pas le gage de la réalité de l'épisode relaté, mais qu'un second élément, en l'occurrence un processus d'attribution où le sujet confère ou non un statut de souvenir authentique à ses représentations, doit être pris en considération. " Intervient donc une dimension de métacognition ", souligne le professeur Brédart. " Autrement dit, l'individu porte un jugement sur sa propre cognition et peut être amené de la sorte à mettre en doute ce qu'il avait appréhendé initialement comme un souvenir. "Quelles sont les raisons qui, nourrissant la réflexion métacognitive, sont susceptibles de pousser une personne à ne plus croire à un " souvenir " ? Il peut s'agir tout d'abord de l'impact d'un consensus social selon lequel les événements relatés seraient faux. Ou d'une preuve matérielle qui vient contredire le contenu de la narration. Ces deux facteurs se retrouvent dans l'exemple proposé par Guiliana Mazzoni (voir supra). Une autre cause est l'absence de plausibilité de l'événement. Ainsi, une personne avait le souvenir d'avoir été confrontée durant son enfance à une fourmi d'une vingtaine de centimètres. Plus tard, sa seule réflexion personnelle l'a conduite à conclure que ce n'était pas possible.Autre illustration : un individu avait une représentation très claire d'avoir assisté, à la télévision, aux premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune. Cette croyance fut annihilée lorsqu'il réalisa qu'il n'était pas encore né en 1969. " J'ai moi-même cru à un faux souvenir d'enfance ", commente Serge Brédart. " On m'avait parlé mille fois de l'hospitalisation que j'avais subie à l'âge de deux ans, de sorte que je m'en étais bâti une représentation extrêmement précise que j'ai fini par confondre avec un véritable souvenir. C'est ainsi que je me revoyais notamment avec mon père en train de me rhabiller pour quitter l'hôpital. Puis, je me suis rendu compte au cours de mes études de psychologie que la période de vie à laquelle je me référais (l'âge de deux ans) est tellement précoce que les êtres humains ne peuvent en avoir aucun souvenir. "Un autre facteur susceptible de conduire à l'abandon d'un pseudo-souvenir tient à des incohérences dans les caractéristiques internes de la représentation sur laquelle il repose. Par exemple, se voir d'abord dans un lieu X puis, au cours de la même scène, dans un lieu Y. Le sujet écartera alors l'idée d'un souvenir au profit de celle d'un rêve ou de faits imaginés. " Il arrive aussi que malgré la cohérence de la représentation, le sujet éprouve le sentiment que le souvenir pourrait être faux, émaner d'une rêverie ou plus largement d'un état de conscience modifié ", explique Serge Brédart.Si l'on a longtemps estimé qu'à elle seule, la précision d'une représentation rendait très plausible la véracité d'un souvenir, il est évident qu'un être humain peut aussi être convaincu de la réalité d'un événement dont il n'a aucune souvenance. Par exemple, personne ne réfutera le fait d'être né un jour...D'autre part, rien n'exclut que certains NBM soient de vrais souvenirs. De fait, à la suite de la pression de son entourage, qui en tirerait un avantage, un individu peut perdre toute confiance dans le souvenir d'un événement pourtant réel. À ce stade, il serait intéressant d'étudier les éventuels facteurs de personnalité caractérisant les personnes qui, sans preuve matérielle irréfutable ou incohérence manifeste au sein d'une représentation, sont enclines à remettre en cause le bien-fondé d'un souvenir. " Probablement, une personnalité plus suggestible estelle davantage sensible à l'abandon de souvenirs sous la pression sociale ", dit notre interlocuteur.Cette plus grande suggestibilité semble expliquer en outre pourquoi la majorité des faux souvenirs ont trait à l'enfance. " La plupart des études réalisées sur la question des souvenirs auxquels on ne croit plus ont été menées chez des étudiants universitaires ", indique Serge Brédart. " Dès lors, il était normal que les participants se réfèrent essentiellement à des souvenirs d'enfance. Afin de déterminer si le fait de porter sur une période précoce de la vie est une propriété intrinsèque des NBM, nous avons mené à Liège une étude chez des volontaires âgés de 40 à 76 ans. Nous avons confirmé que, même s'il y a des exceptions, la grande majorité des NBM sont relatifs à l'enfance. " Toutefois, ce point mérite encore des études complémentaires.En psychothérapie, pourrait-on concevoir de mettre à mal, entre autres par le biais de la suggestibilité que peut induire l'hypnose, le souvenir d'événements trau-matiques à l'origine d'une importante souffrance psychique chez un patient ? Certains y pensent. Mais se dressent devant eux une question éthique préalable : a-ton le droit de réécrire l'histoire des individus, fût-ce dans un but thérapeutique ?Philippe Lambert