Michel Mahaux
Michel Mahaux
Economiste, ancien directeur général adjoint de santhea
Opinion

26/04/18 à 10:09 - Mise à jour à 10:08

Tout va très bien Madame la Marquise

Les mutualités socialistes flamandes épinglent les hôpitaux délinquants qui facturent illégalement des frais administratifs et/ou divers à leurs patients. On est légitimement en droit de se poser la question des motifs qui poussent les hôpitaux à pratiquer de telles facturations : goût du lucre ? Financement d'une gestion déficiente ? Ou, tout simplement, tentative de trouver les moyens d'assurer des soins accessibles et de qualité pour tout le monde ?

Tout va très bien Madame la Marquise

Défendre le patient, c'est défendre son portefeuille! Et après ?

Il y a quelques jours, les mutualités socialistes néerlandophones dénonçaient, par la bouche de leur secrétaire général, Paul Callewaert, la facturation illégale de "suppléments pour frais administratifs" dans certains hôpitaux flamands et conseillaient à leurs affiliés de refuser de payer ces frais complémentaires.

Même si je dois reconnaître que, d'un strict point de vue légal, Paul Callewaert a raison, je regrette qu'il se borne à dénoncer le caractère illégal de ces facturations sans évoquer les causes qui sont à leur origine.

Défendre le patient c'est défendre l'accessibilité pour tous à des soins de qualité ! Avec quels moyens ?

Interrogés par le journal du médecin, 3 directeurs d'hôpitaux francophones le rappellent : avec le financement actuel, il n'est pas possible d'assurer les soins de qualité auxquels tout le monde a droit.

Sans cautionner les pratiques dénoncées par les mutualités socialistes flamandes, ils expliquent à quel point les hôpitaux sont acculés à trouver les moyens financiers qui leur permettent d'équilibrer leurs comptes. Je ne peux évidemment que les suivre et regretter amèrement qu'on en soit arrivé là tout en m'inquiétant sérieusement pour l'avenir de la qualité des soins en Belgique.

Faut-il vraiment s'inquiéter ?

Cette inquiétude, qui ne m'est pas propre, est pourtant fortement contestée par la pensée "officielle" qui répète inlassablement qu'elle n'est pas fondée.

Depuis plusieurs années, deux dogmes sont en effet abondamment diffusés dans la population :

-La qualité des soins dans notre pays est parmi les meilleures au monde;

-Les hôpitaux coûtent trop cher.

Quiconque se risque à contredire ceci est considéré comme un imbécile ou, pire, un profiteur du système.

N'ayant désormais plus aucun intérêt, ni professionnel ni privé dans le secteur des soins de santé, je prends le risque d'émarger à la première catégorie en dénonçant la baisse constante de la qualité de notre système de santé tant en termes d'accessibilité que de prise en charge pour tous les citoyens du pays et en m'inquiétant pour un avenir qui s'annonce encore pire qu'aujourd'hui si des moyens considérables (financiers et autres) ne sont pas investis pour inverser une tendance qui, aujourd'hui, me semble inéluctable.

Affirmer et ré-affirmer en boucle et avec conviction, les deux dogmes évoqués ci-dessus est évidemment confortable puisque cela permet de continuer à réaliser des économies sans rien changer à l'organisation du système. Du pain béni, tant pour les autorités politiques que pour ceux, et ils sont nombreux, dont toute l'énergie est consacrée à défendre leur petit pré carré et les avantages qui y sont attachés!

Un nouveau concept inventé par madame De Block : "le mouvement immobile générateur d'économies"

Rien ne bouge dans l'organisation du système ?

Mais avec quoi vient-il, diront certains. Se tient-il encore un tout petit peu au courant de l'actualité ? Les soins à basse variabilité, les réseaux, la nouvelle gouvernance, ne sont-ce pas là de vrais changements ?

Si, bien sûr que ce sont des projets qui, une fois mis en oeuvre risquent de changer fondamentalement le paysage hospitalier (mon propos n'est pas ici de donner mon avis sur ces réformes même s'il y a beaucoup à en dire)! Mais quand seront-ils vraiment opérationnels ? Le seront-ils un jour ? Et dans quel ordre ? Force est de constater que la ministre de la Santé en parle depuis sa prise de fonction et qu'aujourd'hui, alors que la législature touche à sa fin, rien n'a encore vraiment bougé. Et on peut se demander si cela bougera vraiment un jour.

Par contre, ce qui n'a pas traîné, ce qui a été mis en oeuvre dès le lendemain de l'investiture du Gouvernement "Michel", ce sont les plans d'économies. Contrôle budgétaire après contrôle budgétaire, les hôpitaux se sont vu imposer des économies supplémentaires, en ayant presqu'aucune marge de manoeuvre pour se réorganiser afin d'intégrer les économies qui leur sont imposées.

Il est plus que temps d'agir !

En constatant aujourd'hui la dérive d'un secteur qui m'est cher, je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec ce qu'a connu le secteur de l'enseignement dont on a fini par admettre qu'il était aujourd'hui dans un état de délabrement avancé : bâtiments en déliquescence, corps enseignant chroniquement démotivé (conséquence de sa graduelle déconsidération), problèmes d'accessibilité...

Cet état de l'enseignement, dont les conséquences sont une place peu enviable de la Belgique dans les classements internationaux, une lutte sans merci des parents pour inscrire leurs enfants dans les quelques bonnes écoles qui subsistent, l'émergence d'un enseignement privé payant, a fini par interpeller et, aujourd'hui, la plupart des acteurs concernés plaident pour une mobilisation de moyens considérables pour redresser la barre. Mais que d'énergie, que de moyens et surtout que de temps seront nécessaires pour ramener à niveau un secteur victime des économies récurrentes, aveugles et non réfléchies qui lui ont été imposées, de la guerre des réseaux, du manque de mesures structurelles intelligentes!

Grâce à ma mutuelle, j'ai été mal soigné ... mais çà ne m'a rien coûté !

Je regrette sincèrement que les mutuelles, en l'occurrence les mutualités socialistes flamandes, dont un des rôles principaux est la défense du patient, et donc aussi de la qualité des soins qui lui sont dispensés, limitent leur action aux aspects financiers d'une problématique bien plus complexe qui met en péril la qualité même de notre secteur des soins de santé et semblent oublier que lorsque un secteur organisé et financé par la solidarité ne répond plus aux attentes, la porte est largement ouverte aux initiatives qui offriront la qualité uniquement à celles et ceux qui auront les moyens de la payer. Les exemples foisonnent à nos portes (NHS en Angleterre, secteur public des soins de santé en Italie...) de systèmes publics en quasi faillite et de relais pris par des organisations à but lucratif, peu contrôlées, peu régulées et, bien entendu, réservées à celles et ceux qui ont les moyens de payer le service qu'elles offrent (souvent une minorité de la population).

Personnellement, ce n'est pas le choix de société que je fais ! Et je souhaite sincèrement que les principaux acteurs du secteur et surtout les décideurs prennent conscience de la pente sur laquelle nous sommes engagés.

Il n'est peut-être pas encore trop tard mais il est plus que temps !

Non, madame la marquise, tout ne va pas très bien... on déplore un tout petit rien !