Dr Karin Rondia
Dr Karin Rondia
Chargée de la communication scientifique au KCE
Opinion

07/02/18 à 00:00 - Mise à jour à 06/02/18 à 15:26

Ne dites plus EBM, dites EBP !

L'Evidence-Based Medicine a vécu, elle laisse à présent la place à l'Evidence-Based Practice. Quoi de plus normal après tout, puisque les médecins ne sont pas les seuls à se doter de règles de bonne pratique. Les autres professions de santé - infirmiers, kinésithérapeutes, ergothérapeutes, sages-femmes, logopèdes, etc. ­- s'occupent tout aussi activement de se doter de guidelines et de former leurs futurs collègues à leur utilisation. C'est donc l'élaboration d'un Programme national " EBP " et non " EBM " que la ministre a demandé au KCE. Un Programme qui réunira les représentants des différentes professions de santé dans des projets communs de développement de guides de pratique clinique multidisciplinaires cohérents, dont ils auront choisi eux-mêmes les thèmes prioritaires.

Ne dites plus EBM, dites EBP !

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Le petit saut sémantique d'EBM à EBP peut toutefois trouver une autre signification : le terme "pratique" signale que l'on franchit le pas entre "l'art" de guérir (ou "l'art" infirmier, etc.) et sa mise en oeuvre effective dans la pratique de tous les jours. Cela n'a l'air de rien mais ce petit pas a des conséquences considérables. Car soudain nous ne parlons plus seulement de médecine, de soins infirmiers, de kinésithérapie, d'épidémiologie ou d'autres encore, mais aussi de changements de comportements, de pédagogie, et (sacrilège !) de stratégies de marketing... Hé oui, le futur programme EBP devra user de toutes sortes de techniques pour vous convaincre d'intégrer la bonne parole dans vos pratiques quotidiennes. Et cela aussi, s'étudie scientifiquement.

Une science toutefois encore balbutiante

Un ordre de grandeur : 99% des budgets de la recherche médicale sont dévolus à la compréhension de la biologie des maladies et au développement de traitements efficaces, contre 1% consacré à déterminer la meilleure façon de mettre ces traitements en oeuvre dans les pratiques de routine ! Ces chiffres datent toutefois d'une quinzaine d'années ; depuis lors, on a vu fleurir de nombreuses publications, et même apparaître des "courtiers en connaissances" (knowledge brokers). Des agences comme le NICE britannique disposent d'une équipe interne de 40 personnes compétentes en communication, médias, marketing social, etc. pour soutenir la dissémination de leurs guidelines par tout un travail en aval, sur le terrain. Mais ne nous emballons pas, le futur programme belge devra faire avec les moyens du bord...

À l'arrivée, le programme EBP devrait permettre à chaque professionnel de la santé d'avoir accès à des données probantes actualisées et validées, via une plateforme en ligne unique. Évidemment, un guideline ne deviendra sans doute jamais une lecture d'agrément, mais il y a à coup sûr moyen de rendre l'information plus digeste pour les praticiens. Il faut pour cela trouver le juste compromis entre les développeurs de documents EBP, principalement absorbés par des motivations et des contraintes scientifiques, et les utilisateurs qui, eux, demandent surtout la facilité d'utilisation, la concision, le straight-to-the-point.

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Certains voient dans l'EBM la négation de leur compétence clinique, le diktat venu d'en haut, l'exclusive volonté de maîtriser les dépenses.

Et puis il faut aussi parler de la bonne vieille résistance au changement, des contraintes de temps et de la méfiance quasi innée des professionnels de la santé vis-à-vis des pouvoirs publics (qu'est-ce qu'ils veulent encore me faire avaler ?). On appelle cela le "fossé des oppositions culturelles", un concept valable dans bien des domaines, qui a été mis en diagramme par Moore en 1991 - comme quoi ce n'est pas nouveau...

Certains, enfin, voient dans la pratique basée sur les preuves la négation de leur compétence clinique, le diktat venu d'en haut, l'exclusive volonté de maîtriser les dépenses. C'est oublier un peu vite que pratiquer l'EBP, c'est combiner, au quotidien, trois éléments : primo, sa propre expertise clinique ; deuxio, les recommandations issues des données probantes et tertio, les préférences et valeurs de chacun de ses patients ­ ­- idéalement même au terme d'un "prise de décision partagée". Ce qui nous mène aux antipodes d'une pratique standardisée obtuse.

Dossiers informatisés performants

Les nouvelles technologies nous apportent mille manières de mettre l'info à la disposition de tous les praticiens ; encore faut-il qu'elles soient opérationnelles. À lire la presse médicale de ces derniers mois, on doit bien constater qu'on est encore loin du compte dans l'opérationnalisation de dossiers informatisés performants. Pourtant, c'est indéniablement par là que passeront à l'avenir les guidelines, se glissant sous votre souris pour vous suggérer de prescrire tel examen ou de consulter tel algorithme. Au KCE, nous avons fait un timide premier pas en développant un itinéraire de soins interactif* pour la prise en charge des douleurs lombaires et radiculaires, qui vous permet de déterminer, en fonction du type et de la durée de la douleur de votre patient , les examens à effectuer et les traitements à proposer pour progresser avec lui de la façon la plus cohérente possible. Le tout basé, bien entendu, sur le guide de pratique clinique que nous avons publié il y a moins d'un an.

* www.lombalgie.kce.be

Cet outil interactif doit être consulté sur un PC ou une tablette et ne fait pas (encore) le lien avec le dossier du patient, mais il est à la disposition de tous les développeurs qui voudraient l'inclure dans leur logiciel médical.

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