20/11/17 à 00:00 - Mise à jour à 05/02/18 à 16:39

La médecine, vraiment le plus beau des métiers ?

" Etre médecin, c'est le plus beau des métiers "; " un métier où on sauve des vies et où on soulage les souffrances de milliers de patients ". C'est typiquement le genre de propos véhiculés dans beaucoup de familles et ancrés dans de nombreuses mentalités.

La médecine, vraiment le plus beau des métiers ?

© PHOTOPQR/L'ALSACE/MAXPPP

Un point de vue extérieur qui peut parfois sembler contrasté par les doutes et remises en question de plusieurs médecins qui peuvent affirmer que " si c'était à refaire, ils y réfléchiraient à deux fois "; ou allant jusqu'à conseiller à leurs enfants hésitant de ne pas entrer en médecine. Comment peut-on expliquer un tel écart, entre une discipline humaine, au service de l'humanité, et l'avis de certains praticiens ?

Une des explications que j'identifie immédiatement en tant que jeune médecin intra-hospitalier en formation concerne nos conditions de travail et, plus largement, celles de nos collègues paramédicaux. En effet, il devient évident que la rentabilité est le maître-mot dirigeant les politiques de soins de santé actuelle. A coup d'économies massives, de rentabilité, trop souvent mal mesurées et maladroites, nos politiques sabrent inconsciemment dans les soins de santé, mettant une pression colossale sur nos gestionnaires financiers; pression qui, au final, se répercute indéniablement sur le personnel soignant. Si un tel constat semble connu de tous et évident pour la plupart d'entre nous; ses conséquences sur le corps soignant semblent moins aisées à percevoir.

La première conséquence touche directement le patient avec un raccourcissement de la durée de la consultation au profit d'un plus grand nombre de consultations et actes quotidiens. Dans certains centres/situations, la durée de la consultation passe même en dessous des 10 minutes. Moins de 10 minutes pour écouter le patient, le questionner, l'examiner, élaborer une hypothèse diagnostique, lui proposer et expliquer un traitement, et le rassurer. Si une faible proportion de patients, ou si certaines situations cliniques très spécifiques peuvent satisfaire à un tel schéma, ça n'est certainement pas une généralité absolue. Sachant que certains patients patientent plus de 6 mois pour obtenir cette précieuse consultation, comment pouvons-nous nous satisfaire d'un tel système? Comment pouvons-nous espérer nous épanouir totalement dans notre métier sachant qu'on a, très souvent, pas le temps de le faire correctement, consciencieusement en apportant au patient ce qu'il attend de nous? Une telle pression de rentabilité est tant insupportable pour le patient, que pour bon nombre de praticiens qui risquent au fil du temps d'adopter des comportements machinaux, stéréotypés et pré-programmés au risque d'en oublier que chaque patient est différent, et doit être abordé humainement d'une façon la plus adaptée.

La seconde conséquence se développe insidieusement, sournoisement, et coule progressivement le soignant dans un marasme difficilement surmontable: le burn-out. Se préserver quand on travaille un nombre d'heures incalculables, qu'on sacrifie partiellement ou totalement sa vie de famille, ou tout simplement sa vie sociale, n'est pas quelque chose d'inné et donné à tous. Progressivement, chaque praticien en a fait l'expérience, nous voyons certains collègues s'enfoncer dans un ras-le-bol général, une fatigue chronique, une lassitude du métier et même parfois une inhumanité vis à vis des patients qu'ils chérissaient tant auparavant. Ce cercle vicieux, il peut être stoppé chez un grand nombre de praticiens, parfois encore étudiants, en nous permettant d'exercer notre métier d'une façon humaine et décente. Car des pistes de solutions, il y en a. Qu'il s'agisse d'assurer un nombre suffisant de médecins à la population, de lutter contre le numerus clausus dans sa forme actuelle, ou de permettre à nos praticiens de varier davantage leurs pratiques, celles-ci pourraient améliorer nos conditions de travail afin de les rendre plus acceptables, épanouissantes, et humainement valorisante. Notre système et, à travers lui, nos patients n'auraient-ils pas tout à y gagner? Ceci est tout à fait réalisable et possible mais demandera une fameuse évolution du système de soins de santé, un fameux effort de compréhension de nos politiques.

Si mon côté idéaliste se veut confiant et optimiste envers le changement, mon pragmatisme me laisse craindre que la situation de nos soins de santé évoluera péjorativement, laissant de plus en plus d'êtres humains sur le carreau, privés de soins de base et sombrer dans l'oubli d'une société se montrant de plus en plus individualiste. Pourtant, nous, les soignants, nous ne nous imaginons pas la force que nous avons pour changer les choses; ce que notre union dans des actions concrètes de protestation pourrait donner. Ne devrions-nous pas y penser ? Pas seulement pour nous, mais surtout pour nos patients à qui nous avons juré aide et soins pour l'ensemble de notre carrière médicale ?

Jérôme Lechien