Focus environnement-santé: "Les médecins sont désormais conscientisés"

30/11/17 à 23:30 - Mise à jour à 15:21

Sur fond de COP23, 100 médecins et scientifiques ont co-signé une lettre ouverte qui dénonce les effets délétères de la mauvaise qualité de l'air dans la capitale. Dans le même temps, le Conseil supérieur de la santé (CSS) met en garde contre les effets tout aussi néfastes de la qualité de l'air intérieur (QAI). Sommes-nous voués à prendre des grands bols d'air impur ou les politiques menées accoucheront-elles de véritables ambitions en termes d'environnement-santé ? Car il n'est pas question que d'air. Pesticides, perturbateurs endocriniens ou encore changements climatiques : les défis sont nombreux. Le journal du Médecin fait le point pour vous permettre d'y voir plus clair et d'informer au mieux vos patients. Premier épisode : la qualité de l'air.

Focus environnement-santé: "Les médecins sont désormais conscientisés"

La semaine dernière, une centaine de médecins et de scientifiques cosignaient une lettre parue dans le Soir. Leur but ? Pousser le monde politique à prendre des mesures fortes en matière environnementale pour protéger la santé des Bruxellois et des navetteurs.

Un constat alarmant

L'organisation mondiale de la santé (OMS) concluait déjà en 2013 que la pollution atmosphérique et les particules fines devraient être considérées comme cancérigènes avérés et classés dans la même catégorie que le tabac.

" Ceci engendre une réduction importante de l'espérance de vie qui se traduit annuellement par au moins 632 décès prématurés, une augmentation des hospitalisations et de la mortalité chez les patients souffrant de maladies cardio-pulmonaires ainsi qu'une augmentation de l'absentéisme et de la consommation de médicaments ", estiment les cosignataires de la lettre. " Ceci pourrait être évité si Bruxelles appliquait les normes de l'OMS et respectait les taux de concentration moyenne de particules fines de 20 µg/m3. Le gain d'espérance de vie se traduirait par une économie d'un montant impressionnant de plus de 758 millions d'euros par an. "

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En plus de son rôle de communicateur de risques auprès des patients, la première ligne a également un rôle de collecteur de données.

Particulièrement en ligne de mire, et ce n'est pas nouveau ni exclusif à la qualité de l'air : les enfants et les femmes enceintes.

Tous chez soi ?

Puisque l'air extérieur est vicié, autant rester chez soi aurait-on tendance à penser. Finalement, dans nos régions, c'est déjà le cas : la population passe en moyenne 85 % de la journée à l'intérieur. Hélas, l'air intérieur contient une multitude de contaminants, généralement d'une plus grande variété que ceux rencontrés à l'extérieur, et à des concentrations plus élevées pour certains polluants.

" L'impact d'une mauvaise qualité de l'air intérieur (QAI) sur la santé et son contexte sont reconnus depuis plusieurs décennies1", nous indique le Conseil supérieur de la Santé, " la fumée de tabac ambiante étant pointée du doigt comme l'un des principaux responsables de la pollution intérieure. "

L'espoir

" À force d'écrire des choses horribles, elles finissent par arriver ", disait Irwin Molyneux (Michel Simon) dans Drôle de drame de Marcel Carné en 1937. Il faut quitter le discours philosophico-dépressif. Les choses bougent, et il ne tient souvent qu'aux acteurs de terrain de se mobiliser.

C'est d'ailleurs dans le ce sens que les médecins et scientifiques ont écrit leur lettre au Soir. Ils recommandent ainsi le lancement d'une campagne d'information à l'attention des Bruxellois et des navetteurs sur la pollution de l'air en ville et l'élaboration, dans la Région bruxelloise, d'un réseau de mesures correctes et efficaces de la qualité de l'air, en accord avec les directives européennes.

De telles mesures ne peuvent cependant pas se limiter à Bruxelles. " La qualité de l'air dépend de la finesse des particules ", estime le Dr Jean Pauluis, médecin généraliste chargé de cours à l'université de Liège et responsable de la cellule environnement de la Société scientifique de médecine générale (SSMG). " Les particules fines sont légères et se déplacent, et la situation de la Belgique, au coeur d'une grande zone industrielle et de transport, n'est pas pour nous aider. Par contre, concernant les particules de plus de 10 microns, suivant l'endroit où l'on se trouve, on est plus exposé. C'est notamment le cas dans les canyon streets2. "

La lettre ouverte aurait par ailleurs pu réunir un consensus plus large estime le responsable de la cellule environnement de la SSMG. " C'est une bonne chose, mais une réflexion plus large, incluant tout le corps médical aurait eu plus d'impact. Un consensus existe déjà. Mais il est vrai qu'il est difficile de rassembler tous les acteurs. Aujourd'hui, il y a plus de médecins interpellés à défaut d'avoir reçu une véritable formation. "

Un projet de loi sur les rails

De plus en plus d'informations sont par ailleurs accessibles. Dans le cas de la QAI, de nombreuses études ont fait état d'une fragilité plus importante face aux expositions environnementales des foetus et des enfants. Ainsi, par exemple, une femme enceinte qui veut aménager la chambre de son futur bébé devra faire attention aux matériaux, au type de chauffage, de peinture qu'elle va utiliser.

Face à ces nouvelles constatations, la place du médecin généraliste est essentielle afin d'aider les patients à minimiser les sources d'exposition et donc l'émergence de maladies comme l'asthme, les allergies, les problèmes neurologiques, endocriniens, ou autres. Mais est-il pour autant conscientisé à la problématique ? " Oui et non ", répond le Dr Pauluis. " En 1998, la SSMG a lancé un projet intitulé " Sandrine " (Santé, développement durable, information, environnement) qui visait à former les médecins et les architectes à cette problématique. Mais si le projet a reçu un financement européen, il n'a presque pas été financé au niveau national. La formation n'a donc pas été pérennisée. "

Au niveau wallon, un avant-projet de décret sur le sujet a été approuvé la semaine dernière. " La priorité est de doter la Wallonie d'un cadre juridique qui lui permettra de prendre les mesures adéquates pour assurer une qualité de l'air intérieur, sain et sûr ", détaille Carlo Di Antonio (CDH), ministre wallon de l'Environnement. " Le dispositif prévoit différentes mesures de prévention générale dans ce domaine mais aussi d'interdire de fumer à l'intérieur d'un véhicule en présence d'enfants mineurs. Enfin, une disposition vise à élaborer des critères de qualité pour une sélection de polluants rencontrés dans l'air intérieur. Ces critères serviront de référence afin de déterminer les seuils à partir desquels une vigilance ou une intervention s'impose. "

Informer et former

À l'initiative de l'OMS, l'autorité fédérale, les régions et les communautés ont élaboré ensemble un Plan national d'action environnement et santé (Nehap). Peu à peu, ce plan se met en place. Et prochainement, les médecins devraient donc voir arriver des formations pour les aider à appréhender ce vaste sujet. " Avec le Nehap, je travaille à l'élaboration de 14 formations en e-learning ", nous confie le Dr Pauluis. " Une réunion avec des experts doit avoir lieu le 12 décembre prochain pour structurer cette formation afin qu'elle soit le plus participative possible. Avec les moyens que nous avons, ce n'est pas forcément simple à mettre en place. "

Car au niveau de son travail au sein de la SSMG, le Dr Pauluis n'est pas aidé. " Depuis 25 ans, c'est du bénévolat. Personne ne me paye pour ça. Des projets tels que Sandrine étaient sous-financés. Nous n'avons pas d'outils de diffusion. Et pourtant, la demande des généralistes est grande. Ils sont en attente de formations et d'outils concrets dans le domaine de l'environnement-santé, comme des listings de produits dangereux et des folders pour informer le patient. "

1. Nederlandse Gezondheidsraad, publication n° 1984/01

2. Des rues faiblement ventilées à fortes concentrations en polluants.

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