Giovanni Briganti
Giovanni Briganti
secrétaire-général du Cium
Opinion

11/05/17 à 12:30 - Mise à jour à 16/05/17 à 13:17

Examen d'entrée en médecine : destruction programmée des soins de santé

Les étudiants en médecine ont appris en début mars que la Fédération Wallonie Bruxelles a validé et instauré un examen d'entrée aux études de médecine pour l'année académique 2017/2018.

Examen d'entrée en médecine : destruction programmée des soins de santé

© BELGA

Pour rappel, ce moyen de sélection a été mis en place par la FWB sous pression du gouvernement fédéral en échange d'une promesse de garantie d'un numéro INAMI à tous les étudiants en cours de cursus. Ce dernier, par le biais de la ministre de la santé Maggie De Block, se prononce pour l'instant positif quant à l'attribution des numéros INAMI, pour autant que ce système de sélection reste en place.

Le Comité Inter-Universitaire des étudiants en Médecine s'est exprimé maintes et maintes fois au sujet de l'examen d'entrée, mais je resterai toujours étonné de comment un discours scientifique clair et tenant compte d'évidences de la littérature soit toujours difficilement accepté et compris par le monde politique. Ma tentative est donc de décrire pourquoi l'adoption d'un examen d'entrée est la voie d'entrée pour une destruction programmée de nos soins de santé :

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Examen d'entrée en médecine : destruction programmée des soins de santé

Premièrement, la création de cette sélection dérive d'un chantage fédéral qui visait à échanger la mise en place d'une sélection à l'entrée pour l'octroi d'un numéro INAMI à tous les étudiants en cours de cursus : malgré la confirmation de cette sélection, le sauvetage des étudiants en médecine est toujours incertain, puisque le gouvernement fédéral vérifiera chaque année le statut quo et peut rétracter sa décision. Cela veut dire que, si des attaques en justice feront tomber dans le futur l'examen d'entrée malgré la stabilité juridique de celui-ci, les étudiants en cours de cursus pourraient ne jamais décrocher le précieux sésame.

Deuxièmement, la FWB se trouve actuellement en situation de pénurie s'aggravant progressivement, surtout dans des spécialités comme médecine générale, pédopsychiatrie et urgences. Si tous les étudiants en cours de cursus (y compris la promotion de première de cette année) obtenaient un numéro INAMI, on ne remplacerait que 43% des médecins partant à la pension d'ici 10 ans, soit moins d'un médecin sur deux. La situation n'est pas comparable en Flandre, où malgré la présence de l'examen d'entrée depuis maintenant 20 ans, on remplacera 150% des médecins, soit 3 médecins pour 2 partant à la pension (Etude Deliege 2015 analyse du cadastre de l'offre médicale). La mise en place d'une sélection ne fera donc qu'aggraver le pronostic wallon, le pourcentage de remplacement pouvant descendre jusqu'à 30% selon certaines prévisions.

La pénurie est, pour l'instant, compensée partiellement par une importation massive de médecins étrangers : ne remettant pas en cause les normes européennes de la libre circulation, le CIUM demande à ce que cette discrimination négative envers les étudiants belges laisse place à une sélection adaptée avec des quotas élargis. Ce mécanisme-ci ne peut pas être adopté en médecine générale qui, évidemment, est la discipline qui souffre le plus de cette situation : plus de 120 communes wallonnes (sur les 262) connaissent une pénurie de médecins généralistes. L'instauration d'un examen d'entrée a donc été effectuée avant de se poser la question : "est - il nécessaire de limiter aujourd'hui le nombre de médecins diplômés par année ? Si oui, combien ?"

Troisièmement, une sélection appropriée reste impossible actuellement : les quotas INAMI 2015/2016 étaient illégaux car ils ne reflétaient pas les besoins de la population selon le Conseil d'Etat. Le concept de "besoin" étant encore mal défini en Belgique du au contraste entre le nombre de médecins effectifs et le nombre d'équivalents temps plein (ETP). On ne peut donc pas sélectionner de manière appropriée avant d'avoir établi les besoins de la population belge.

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Tâchons d'abord de restituer à la Fédération Wallonie Bruxelles le système de soins de santé qu'elle mérite avec un nombre suffisant de médecins par spécialité.

Quatrièmement, un examen d'entrée reste la plus mauvaise solution pour la sélection des futurs médecins (études de Barr, Powis) puisqu'elle met en avant un profil d'étudiant qui manque de qualités non cognitives telles que l'empathie. De plus, il y aurait une corrélation négative entre la réussite de l'examen d'entrée et la réussite d'une carrière dans la médecine ; dans d'autres études australiennes (études du Pr. Powis), il n'y aurait absolument aucune différence en termes de réussite entre un étudiant ayant raté un examen d'entrée et un étudiant l'ayant réussi. Ces analyses sont confirmées en Belgique par une étude du CIUM datant de 2015 : 50% des étudiants ayant échoué au test indicatif (futur examen d'entrée) ont réussi la première année de médecine en première session.

Malgré l'idée populiste grandement répandue "vous savez, en polytechnique il y a un examen d'entrée, et personne ne s'en est jamais plaint !", l'argument de l'examen d'accès aux études d'ingénieur constitue un biais de sélection : en effet, on choisit deux populations d'étudiants et de profils de fonctions complètement différents ; des connaissances approfondies en mathématiques seront bien plus utiles à un ingénieur qu'à un médecin. De plus, l'examen d'entrée en polytechnique limite les échecs en première année (plus de 70% de réussite en Belgique), tandis que la réussite de l'examen d'entrée en médecine pas.

Un examen d'entrée ne permet pas de limiter le nombre de futurs médecins rentrant en cursus, étant une variable binaire (réussite ou échec). Il reste donc invalide puisqu'il ne permet pas une sélection stable. Ce point est particulièrement sensible, et reste une question sans réponse de la part des organisateurs de cette sélection, tels que l'ARES (académie de l'enseignement supérieur), ainsi que de la part des politiques : certains craignent que cet examen d'entrée soit en effet un "concours caché" visant à limiter grandement le nombre d'étudiants sortants du secondaire et pouvant entamer des études de médecine.

Cinquièmement, l'examen d'entrée est une catastrophe sociale. En effet, aujourd'hui l'enseignement secondaire belge connait énormément de disparités, et souvent, les élèves issus de familles socioéconomiquement moins stables vont fréquenter des établissements où le "niveau" des cours et des compétences acquises sera plus bas. Ces étudiants n'auront pas la chance de s'asseoir sur les bancs d'université. Quoi qu'en disent certains partis politiques, malheureusement, une année préparatoire aux études de médecine pour ces étudiants n'aura absolument aucun effet sur la réussite (Foltynova et al, Sb Lek. 1997;98(4):335-8).

Cohorte 2022

Dernièrement, un concours reste malgré tout la moins mauvaise manière de sélectionner des futurs médecins pour l'instant : son invalidité potentielle est cette année due à l'absence de quotas définis pour la cohorte sortant en 2022. Sélectionner des étudiants en médecine sur des sciences médicales est le moins mauvais moyen de prédire des futurs bons médecins sur base de leurs connaissances cliniques.

Malgré tous les efforts étudiants ou non, ces évidences restent méconnues du public : il est essentiel aujourd'hui de se poser les bonnes questions. Tachons d'abord de restituer à la Fédération Wallonie Bruxelles le système de soins de santé qu'elle mérite avec un nombre suffisant de médecins par spécialité : la méthodologie de sélection devrait être le dernier de nos soucis.

Une chose est sûre : l'actualité correspondant au "dossier INAMI" restera bouillante encore longtemps.