Dr Jean-Marc Feron
Dr Jean-Marc Feron
Médecin généraliste
Opinion

15/05/18 à 09:35 - Mise à jour à 09:47

Antibiotiques, éthique et chirurgie plastique

" Docteur j'ai eu de la fièvre, et je tousse. " Fièvre, toux... Antibiotique ? La réponse par un antibiotique à des symptômes aussi courants est-elle devenue, après 20, 30, 40 années de pratique de médecine générale un simple réflexe reptilien ? Où est passé le diagnostic ? Le but de la consultation est-il de rassurer et de soulager le patient, ou de gagner du temps ? Le temps de la consultation plus courte, le temps que le patient passe en attendant que ça passe. Au fait, que veut-il vraiment, ce patient, en venant me voir ? Et pourquoi il tousse ? C'est sûrement la faute à Chlamydia ! Peut-être. Ou peut-être pas. Et alors ?

Antibiotiques, éthique et chirurgie plastique

Généraliste belge, si tu es un homme, que tu as plus de 40 ans, et que tu es francophone, prends garde, tu es à haut risque d'antibio-prescription ! Mince, je cumule les trois facteurs de risque... Moi qui croyais que c'était juste lié à la demande - explicite ou supposée, souvent erronément d'ailleurs - des patients, à l'incertitude diagnostique, au manque d'auto-confiance des médecins, au principe de précaution, tout ça et encore d'autres facteurs que beaucoup de chercheurs ont révélé depuis des années. Mais les résultats de ces études sont-ils arrivés dans les bonnes oreilles ?

Et puis zut ! Au diable les statistiques, j'ai mon éthique après tout ! Sortons du moule. J'ai mon éthique qui me fait tiquer quand j'entends cette patiente vue en garde un soir de semaine. Juste avant que j'arrive chez elle, elle a eu le temps et la chance d'attraper son médecin traitant : " Docteur mon mari a eu de la fièvre les 2 jours passés, maintenant il tousse, j'en ai marre de voir mes enfants malades. " Bienheureuse, et probablement fort convaincante, elle sort avec une ordonnance de sirop à la codéine et d'Azithromycine 500 (une boîte de 6 co) pour son mari que le confrère n'a tout simplement pas vu. L'autre histoire qui me fait tiquer et pianoter mon clavier, c'est celle de Daniel (prénom d'emprunt), patient trisomique et aphasique dans la cinquantaine, dont la mère dit qu'il n'est pas bien depuis des mois. L'examen clinique, les visites régulières, l'évolution de son poids confortable, la prise de sang toute récente me disent pourtant le contraire. " Mais non, Docteur, il a de la fièvre ! " Là aussi l'assertion plutôt véhémente est contredite par mon thermomètre. Heureusement cette mère pleine de ressources a pu contacter un gentil confrère qui, sans tergiverser, a prescrit pour Daniel une boîte de 10 co de Moxifloxacine 400 mg. J'ignorais que les quinolones étaient indiquées dans le syndrome de Münchhausen par procuration. Allez, une dernière pour la route, la semaine passée Corine (prénom d'emprunt) me consulte pour fatigue et mal de gorge depuis une semaine. Pas de fièvre. Corine travaille comme agent dans un centre pour réfugiés, la veille elle avait pu voir son collègue médecin qui y consulte, et qui lui a donné deux comprimés d'Amoxi-clav 875 en lui disant d'aller voir son médecin traitant pour la suite. Antécédent personnel : amygdalectomie. Corine s'est dit " Quel bon Samaritain ! " Je me suis dit : " Quel ..., ce Samaritain ! "

Juste un ratio

Trois histoires réelles, toutes récentes, et pourtant vraiment surréalistes. Enfin si vous ne les trouvez pas surréalistes lisez ou relisez le guide Bapcoc, on attend impatiemment la mise à jour pour les soins ambulatoires, mais cela donne quand même une ligne de conduite. Quelle est l'essence de notre travail de clinicien ? En tout cas pas de créer et d'entretenir un faux besoin médical. Même si ce n'est pas intentionnel, c'est clairement de cela qu'il s'agit. La demande influence l'offre. Et l'offre entretient la demande. Juste un ratio : trois. Par tête d'habitant, nos voisins néerlandais consomment trois fois moins d'antibiotiques que nous les Belges.

Terminons sur une note positive : d'après la récente étude des mutualités socialistes, les jeunes générations de généralistes semblent avoir pris un virage dans le bon sens en ce qui concerne la prescription d'antibiotiques. L'art de la médecine se réinvente avec les générations.

Voilà, vous avez compris le lien entre antibiotiques et éthique. Bien. Et le lien entre éthique, antibiotique et chirurgie plastique ? Aucun. Pourquoi ?